Sylvie Germain parle de Magnus

Sylvie Germain a accepté de répondre aux questions de François Tacot, professeur de Lettres et auteur de l’appareil pédagogique de Magnus.

 

François Tacot : Un événement précis a-t-il suscité l’écriture de ce roman ?
Sylvie Germain : Aucun événement précis n’a suscité l’envie d’écrire ce roman (et il en a toujours été ainsi avec tous mes romans.) Chaque fois, je pars d’une image mentale – une image, souvent quelconque, qui me vient subrepticement à l’imagination, et qui s’y installe, s’y incruste, comme en attente d’un « dépliement », d’un « déploiement ». Je pars donc en écriture sans savoir où je vais, ni ce qui se passera, adviendra en chemin. Je fais confiance à l’imaginaire – qui ne s’oppose pas à
la réalité, mais au contraire la pénètre, s’en nourrit et la nourrit en retour. On ne peut pas dissocier le réel et l’imaginaire, il y a entre eux compénétration et complémentarité constantes.
En puisant dans son imagination, le romancier puise aussi, et pleinement, dans le réel qui a formé et qui informe en continu cette imagination ; il prend des éléments dans les dépôts de souvenirs
(personnels et collectifs), d’impressions, de sensations, d’influences diverses reçues (familiales, sociales, historiques, culturelles…) qui sont en lui. Il les prend, et les transforme. Concernant Magnus, l’image mentale qui a présidé à l’écriture est d’apparence banale : un homme vu de dos, la nuit, au fond d’une impasse, vêtu d’un long manteau sombre muni d’une martingale pendant en forme de M inversé, et se tenant mains et front appuyés contre un mur.

 

F. T. : Quel rapport entretenez-vous avec la culture allemande ?
S. G. : Je ne connais pas en profondeur la culture allemande, mais j’en apprécie de nombreux aspects : en musique : Bach, Schubert, Schumann, entre autres, et aussi l’Autrichien Gustav Mahler, comptent parmi les musiciens que je préfère ; la littérature et la poésie (Rilke et Paul Celan surtout), la philosophie, le cinéma et la peinture (particulièrement la période expressionniste). Et j’aime aussi la langue allemande, bien que mes connaissances et compétences en la matière soient très faibles. Quant à l’histoire allemande, celle du siècle passé notamment, elle reste pour moi un tourment, une blessure, du fait des deux guerres mondiales, et plus que tout du fait du nazisme et des ravages commis à travers toute l’Europe. La barbarie la plus féroce, se dotant de moyens techniques et d’organisation complexes, performants, qui s’installe au coeur d’une société « évoluée », au passé culturel très riche, raffiné. Cela n’en finit pas de nous poser des questions, et de nous appeler à la vigilance. La culture demeure certes toujours et absolument nécessaire, indispensable même, mais elle ne suffi t pas pour déminer la violence, la férocité, la haine de l’autre, qui couvent au fond de l’être humain. Culture et barbarie font encore trop souvent, trop gravement, « bon ménage ».

 

F. T. : Pourquoi avoir fait le choix de construire votre oeuvre sur la récurrence de fragments précédés de notules, séquences… ?
S. G. : Cela ne résulte pas d’un choix, l’idée m’est venue en cours d’écriture, et bien que cette fragmentation m’ait un peu déconcertée au début, j’ai senti que cela convenait à ce récit.

 

F. T. : Le son, la voix, la musique occupent une place importante dans votre roman : des raisons particulières ont-elles motivé ce choix ?
S. G. : Pas d’autre raison que l’intérêt et l’attention que je porte aux sons qui nous environnent, à la voix humaine, et à la musique.

 

F. T. : Diriez-vous de votre roman qu’il est un « récit de filiation » ?
S. G. : Je ne l’ai pas conçu dans cette idée, mais finalement c’est en partie ce qui en ressort. Ceci dit, il s’agit surtout pour moi de dépasser l’obsession de la filiation, aussi légitime et compréhensible soit-elle. Dépasser le souci de soi – de son histoire personnelle, de son origine familiale, de l’image que l’on se fait de soi-même et que les autres se font de ce moi en retour – pour s’ouvrir à quelque chose de beaucoup plus ample. Le personnage de Magnus finit par se libérer du tourment de ses origines pour pénétrer dans un questionnement bien plus vaste qui engage l’étonnement devant la vie, le monde, le cosmos, le divin.

 

F. T. : Comment percevez-vous le fait que ce roman ait été couronné du prix Goncourt des lycéens et soit aujourd’hui étudié en classe ?
S. G. : C’est un prix très singulier, l’un des plus beaux que puisse recevoir un écrivain, car il est décerné par de jeunes lecteurs, de façon démocratique, au terme de nombreux débats entre lycéens, et il n’est pas soupçonnable de « petits arrangements » ou d’un quelconque fricotage. Et il montre aux lycéens que leur avis a du poids, qu’il est pris en considération par les adultes, professeurs, critiques littéraires et écrivains, et ensuite par l’ensemble des lecteurs.

 

F. T. : Qu’auriez-vous envie de dire aux lecteurs de cette édition pédagogique de Magnus?
S. G. : L’auteur d’un roman se doit, il me semble, de s’effacer une fois son livre achevé et publié, pour laisser toute « franchise » et toute latitude d’appréciation, d’interprétation, de rêverie et de réflexion au lecteur (y compris, bien sûr, le droit de critiquer). Que chacun s’aventure en liberté, donc, dans la lecture de ce livre.

 

Accès enseignant

Inscrivez-vous ou saisissez vos identifiants magnard.fr pour accéder aux ressources réservées aux enseignants.

×

Déconnexion ...

Déconnexion en cours ... veuillez patienter ...
×

 

 
×