Praline Gay-Para, conteuse et traductrice, parle des Contes populaires de Palestine

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Praline Gay-Para, qui a choisi et traduit les Contes populaires de Palestine, a accepté de répondre aux questions de Michèle Sendre-Haïdar, auteur de l’appareil pédagogique des Contes.

 

Michèle Sendre-Haïdar : Depuis quand et pourquoi vous intéressez-vous à ce genre littéraire particulier du conte ?

Praline Gay-Para : Pour préparer ma thèse de troisième cycle sur les contes libanais, j’ai voulu aller sur le terrain collecter des contes. C’était en pleine guerre, et comme j’étais bien jeune, je pensais que les gens n’avaient que cela à faire : me raconter des contes ! Mais ce n’était pas si évident et j’ai reçu alors la plus belle leçon de ma vie : pour avoir le droit d’écouter des histoires, il faut d’abord en raconter !

Si je me suis particulièrement intéressée aux contes, c’est parce qu’ils sont, selon moi, les récits les mieux construits qui soient. Ils ont été patinés par des générations et des générations. Parce que ce sont des récits anonymes, ils portent en eux une universalité qui m’a toujours touchée. D’où qu’ils viennent, ils s’adressent fondamentalement à l’humain en moi.

M. S.-H. : Vous avez travaillé sur des contes de tous les pays et pas seulement du Proche-Orient…

P. G.-P. : Effectivement. En vingt-cinq ans, j’ai lu beaucoup de contes. Tout ce qui me tombe sous la main, édité en anglais, en français, en arabe, je le lis ! Les contes ont certes des spécificités par aire géographique. Ils fonctionnent par clans. Mais s’il y a un fil rouge commun à la narration, il y a aussi tellement de variantes, que ce n’est jamais la même histoire. Par exemple, cela fait vingt ans que je collectionne les « Blanche-Neige ». J’en ai actuellement à peu près trente-cinq ! Il y a celles qui « rentrent dans le moule », celles qui « zappent » sur un autre type de conte, mais c’est incroyable comme, malgré les récurrences, il existe une quantité de variations possibles sur un même fil narratif.

M. S.-H. : À propos, plus précisément, du recueil Contes populaires de Palestine, comment avez-vous recueilli ces histoires ?

P. G.-P. : D’une façon générale, quand je prépare une anthologie sur une aire géographique précise, j’essaie de diversifier au maximum les sources. Pour ce recueil, j’en ai exploité plusieurs. Je possédais déjà trois recueils édités en Égypte : des contes d’Irak, de Palestine et d’Égypte. J’ai également utilisé un ouvrage formidable issu d’un collectage et publié par des Américains sociologues d’origine palestinienne, Speak Birds, Speak Again. Ce livre est très intéressant parce qu’y figurent les villages où ils ont été recueillis, la date, l’identité des narrateurs enregistrés et, de plus, la traduction est très fidèle. J’ai aussi utilisé un autre recueil où figuraient des contes collectés à la radio dans les années 20 et la revue d’une ONG palestinienne basée à Beyrouth qui, à chaque numéro, publie un ou deux contes. Mais je n’utilise que des collectages et jamais de textes d’auteurs.

M. S.-H. : Votre premier travail consiste donc à traduire…

P. G.-P. : Tout d’abord, je lis l’ensemble du corpus pour identifier les types de contes car j’essaie, quand je publie une anthologie, de représenter tous les genres des contes de la culture concernée.

M. S.-H. : Qu’entendez-vous par « type » ou « genre » de conte ?

P. G.-P. : Je veille à ce qu’il n’y ait pas, par exemple, que des contes merveilleux, que des contes facétieux, « réalistes », etc. Puis je choisis mes « coups de cœur » et je vérifie si ce n’est pas déjà publié en français.

M. S.-H. : Pour ce recueil, si l’on se réfère à vos sources, vous avez donc traduit de l’arabe en français ou de l’anglais en français…

P. G.-P. : Absolument. Pour ce recueil, j’ai eu beaucoup de chance. L’ouvrage anglais dont je vous ai parlé, Speak Birds, Speak Again, présentait une traduction très fidèle de l’arabe dialectal palestinien. J’ai d’ailleurs pu le constater pendant une tournée dans les camps palestiniens. Le recueil anglais venait de sortir en arabe et je l’ai confronté à ma propre traduction française. Elle était tout à fait juste.

M. S.-H. : Mais en lisant les contes du recueil, on a parfois l’impression que vous ajoutez une touche plus personnelle dans les ouvertures ou les clôtures des contes, par exemple… Cette impression est-elle fausse ?

P. G.-P. : Oui. Pour ce recueil, j’ai voulu être le plus fidèle possible au sens du conte…

 

M. S.-H. : Par conséquent, lorsque revient souvent, à la fin des contes, la formule : « L’oiseau s’est envolé et je vous souhaite une bonne soirée », celle-ci se trouvait déjà dans le texte original…

P. G.-P. : Pour ces formules, c’est vrai, j’ai un peu « triché ». Il m’arrive d’utiliser parfois, pour le début ou la fin d’une histoire, des formules trouvées dans d’autres contes. Mais à l’intérieur du récit, je ne touche pas à la structure de base et, s’il m’arrive de le faire, je me justifie toujours à la fin de l’ouvrage. Par exemple, pour Les Contes populaires de Palestine, j’ai changé « crotte de mouton » en « crotte de bique » parce que cela me semblait plus drôle, mais je l’ai précisé en notes à la fin de l’ouvrage. D’une façon générale, j’aime rendre à César ce qui est à César et si je prends des libertés avec le texte original, je le signale toujours.

M. S.-H. : Ces contes de Palestine sont donc très proches de leur version originale…

P. G.-P. : Oui. Mais je voudrais préciser une chose. Le conte a une logique d’écriture particulière. Je ne traduirai pas de la même façon un poème ou un roman. Je dis souvent que je passe de deux langues à deux langues : de l’arabe et de la langue du conte en arabe au français et à la langue du conte en français.

M. S.-H. : Un autre exemple… Ces contes de Palestine sont rédigés au présent. Est-ce le cas en arabe ?

P. G.-P. : Cela aussi, c’est un choix personnel parce que le présent se marie bien avec le passé composé. En arabe, ce serait le passé composé. Mais je ne m’imagine pas raconter une histoire au passé simple ! Et puis le présent m’installe davantage dans l’espace de la fiction. Quand je raconte oralement des contes, j’utilise le présent car les images m’apparaissent mieux : « C’est là, je vois et je vous dis ce que je vois ». Car pour moi, dire un conte, c’est avant tout « faire de l’image ». Je construis l’histoire comme le story-board d’un film : le point de vue, les cadrages, les travellings, les gros plans, les zooms avant, etc. C’est vraiment une écriture d’images.

M. S.-H. : Et pour la retranscription des mots arabes dans ces contes ?

P. G.-P. : J’ai essayé de respecter les règles de transcription phonétique de l’arabe en français. Par exemple, l’accent circonflexe signale une voyelle longue. Mais, pour revenir à la traduction, je voudrais préciser qu’elle se déroule en deux temps. D’abord je traduis presque mot à mot puis je laisse « reposer ». Ensuite, quelques semaines après, je récris tout, en oubliant le texte de base.

M. S.-H. : Y’a-t-il alors un grand écart entre les première et seconde versions ?

P. G.-P. : Cela dépend. Parfois, il faut combler des ellipses pour donner davantage de sens à l’histoire. Parfois, il faut supprimer des répétitions. Même si la répétition est une règle formelle du conte, en arabe, on peut vraiment redire les choses plusieurs fois, et cela rallonge alors inutilement l’histoire. Donc, je veille à ce que j’écris soit plaisant à lire en français tout en respectant le sens de l’histoire.

M. S.-H. : Revenons au recueil Contes populaires de Palestine. Est-ce vous qui avez déterminé l’ordre des récits ?

P. G.-P. : Tout à fait. Mon principal souci était de ne pas faire se succéder, par exemple, cinq contes merveilleux. En fait, je prépare l’organisation d’un recueil comme celle d’un spectacle : je cherche à faire alterner les récits courts et longs, le cocasse, le merveilleux, le philosophique pour qu’il n’y ait pas une lassitude à la lecture et que chaque conte crée un contraste avec ce qui précède.

M. S.-H. : Les récits sont, certes, différents les uns des autres et l’on découvre à chaque conte un autre univers… Mais qu’en est-il, justement, de cette géographie, des contes ? En quoi sont-ils palestiniens et non pas africains, par exemple ?

P. G.-P. : Un conte porte en lui les marques de la culture qui le transmet. Par exemple, le conte « l’oiselle-demoiselle » fait référence à un rite de mariage : le henné, les robes et le fait qu’on expose la mariée sur les matelas. On trouve aussi cette pratique dans d’autres pays. De même, si le conte fait une allusion à un minaret et non à un clocher d’église, on se situe bien dans un pays de culture musulmane ! Mais le conte ne fait pas explicitement référence à des pratiques culturelles. Il s’adapte à l’environnement qui l’intègre et le fait progressivement sien. Si un enfant d’ici raconte un conte du Sénégal sur une femme qui pile du mil, il parlera de blé parce qu’il ne peut visualiser autre chose.

M. S.-H. : Que souhaitiez-vous transmettre dans le texte d’ouverture « Éclats de mémoire » dont vous êtes l’auteur ?

P. G.-P. : Je voulais simplement dire que tous les Palestiniens que j’ai rencontrés dans ma vie ont toujours un objet-symbole comme pour se prouver que la Palestine existe. C’est cela leur revendication. Ce n’est pas parce que l’on vit dans un camp insalubre, dans la misère, qu’on est de nulle part et qu’on ne porte pas en soi son pays. Chacun a un objet qui représente ce qu’est la Palestine pour lui, comme une sorte de gri-gri. Ce pays, qui devient mythique pour toute une génération née dans l’exil, est toujours représenté par un objet, un tissu, une plante, un récit… Mais chacun raconte sa Palestine à sa façon. Il n’y a pas une Palestine monolithique. Chacun possède sa propre mémoire et il la fonde sur ce qui lui convient. Mais, curieusement, il y a très peu de gens, parmi ceux que j’ai rencontrés, qui connaissaient ces contes !

M. S.-H. : Cela signifie-t-il que la transmission orale des contes est en train de disparaître ?

P. G.-P. : On raconte aujourd’hui de moins en moins. La planète a rapetissé. On s’occupe de ce qui se passe en Angola, en Afghanistan, etc. On raconte peut-être encore des contes dans l’intimité du quotidien, mais cela ne semble plus être une pratique sociale. Personnellement, on ne m’a jamais raconté de contes. J’ai travaillé avec des centaines d’enfants… et ils ne connaissaient pas de contes !

 

M. S.-H. : C’est peut-être aussi pour cela que vous montez des spectacles où vous racontez oralement ces histoires…

P. G.-P. : Peut-être… Je suis conteuse depuis vingt-trois ans déjà, et ce que je constate, c’est que le public, jeune ou plus âgé, ne part pas quand je dis ces histoires du monde entier. C’est donc que les spectateurs en tirent quelque chose, même si ce qui est puisé dans ces histoires ne m’appartient pas !

M. S.-H. : Et comment se déroulent vos spectacles ?

P. G.-P. : Cela dépend évidemment de la salle puisque ce peut être dans un vrai théâtre ou dans un lieu plus simple ! Mais c’est pour moi du vrai théâtre. Je fais un réel travail vocal, corporel, en relation avec l’espace… Toutefois, je ne suis pas une comédienne. JE suis dans une écriture improvisée de l’instant.

M. S.-H. : Et durant le jeu, vous arrive-t-il de faire évoluer votre texte ?

P. G.-P. : Absolument. Si je suis vraiment détendue et dans l’histoire, d’autres images peuvent s’imposer à moi. Et souvent, même si ça n’a pas été le cas pour le recueil Contes populaires de Palestine, il m’arrive de passer à l’écrit une fois seulement après avoir « lissé » les contes oralement. Par exemple, les contes du recueil Dame Merveille et autres contes d’Égypte sont le résultat de ce que j’ai de multiples fois raconté à l’oral.

M. S.-H. : Et quand vous vous relisez…

P. G.-P. : Parfois, je considère, comme tout le monde, que j’aurais pu mieux faire ! Mais parfois aussi, je suis satisfaite…

M. S.-H. : Et quand particulièrement ?

P. G.-P. : Quand le texte est lisse, quand il coule et qu’il va comme sur un toboggan !

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