Le traducteur français de Nigel Barley parle de L’Anthropologie n’est pas un sport dangereux

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Bernard Blanc, traducteur de L’Anthropologie n’est pas un sport dangereux, a accepté de répondre aux questions de Matthieu Gamard, auteur de l’appareil pédagogique de L’Anthropologie.

 

Matthieu Gamard : Quel est le rôle d’un traducteur dans la réception et la transmission d’une œuvre ?Bernard Blanc : Le traducteur joue le rôle de « passeur » entre un texte et ceux qui ne lisent pas la langue originale de l’oeuvre. Son rôle est essentiel – et souvent, hélas, passé sous silence par les médias –, car il permet la transmission d’une culture étrangère et par là, le rapprochement avec l’Autre, le Différent. Un traducteur, ainsi, milite pour la compréhension entre les peuples. C’est un combattant de la paix, un Casque Bleu de la culture.

M. G. : Quels sont vos modèles de traducteur ? Pour quelles œuvres ? Pourquoi ?B. B. : Je n’ai pas de modèle, d’autant que je suis autodidacte. J’essaie simplement de faire mon boulot le mieux possible, en fonction de mes capacités d’écriture. En revanche, je suis membre de l’Association des Traducteurs Littéraires de France (www.atlf.org) qui fait un énorme travail de défense et de promotion de ce métier souvent méprisé. Le métier de traducteur est très solitaire, et cela fait du bien d’échanger avec des collègues qui vivent parfois les mêmes problèmes professionnels que vous.

M. G. : Quelles doivent être les qualités d’un traducteur ?B. B. : Bien sûr, un traducteur doit comprendre parfaitement la langue qu’il traduit, ce qu’on appelle « la langue source ». Mais, paradoxalement, c’est sans doute le moins important. Le traducteur doit surtout être capable de trouver le meilleur style littéraire en français, tout en conservant le style de l’auteur qu’il « transmet ». C’est une sorte de perpétuel jonglage entre la langue de l’auteur et le français. On est toujours sur le fil du rasoir. Un traducteur doit être un écrivain, avant tout.

M. G. : Peut-on vivre d’un travail de traduction littéraire ?B. B. : Personnellement, j’en vis bien, car j’ai des éditeurs qui me font confiance (et en qui j’ai confiance) depuis longtemps. Un peu connu dans la profession pour la qualité de mon travail (et pour le fait d’être toujours en retard !), j’ai la chance de n’avoir jamais été au chômage depuis que j’ai commencé, il y a une bonne vingtaine d’années. Maintenant, il y a la question du « vivre bien » : comme je suis un défenseur du concept de décroissance, j’essaie de ne pas consommer trop et de ne pas gaspiller. J’ai donc choisi de « vivre bien » en ne gagnant pas une fortune.

M. G. : Quelles sont les œuvres que vous avez traduites avec le plus de plaisir ? avec le plus de difficultés ?B. B. : Toute traduction est un pari, car elle entraîne un jeu subtil entre deux langues et deux écritures, celle de l’auteur et celle du traducteur. C’est un plaisir et aussi une souffrance. Généralement, je suis en contact avec l’auteur, par mail et par téléphone, et je le contacte quand j’ai des doutes sur un point précis. Certains des auteurs que je « passe » en français depuis des années sont devenus mes amis. J’adore Nigel Barley, mais j’ai un autre auteur fétiche, un écrivain de roman policier, Joe R. Lansdale, un Texan de ma génération, dont l’univers, chaque fois que je travaille sur un de ses livres, me fait dire : « C’est comme si c’était lui, comme si c’était moi ». Je le vois comme un frère jumeau (même s’il est pour la peine de mort et pas moi !). La fusion avec un auteur me semble nécessaire pour la réussite d’une traduction. J’ai traduit à ce jour une dizaine de livres de Joe Lansdale, tous publiés chez Gallimard. Il a un accent texan à couper à la tronçonneuse, mais c’est un formidable écrivain.

M. G. : Traduire les autres vous incite-t-il à créer vous-même une œuvre originale ?B. B. : En fait, pour moi, c’est le contraire qui s’est produit. C’est parce que j’étais écrivain que je suis devenu traducteur. J’ai publié de nombreux textes de science-fiction, des encyclopédies pour enfants et plusieurs essais, dont un, aux Éditions Stock, Pourquoi j’ai tué Jules Verne – une histoire décalée de la SF politique française – m’a valu de passer à Apostrophes et m’a apporté une célébrité mondiale de quatre minutes cinquante. J’ai décidé de devenir traducteur pour gagner ma vie correctement afin d’être tranquille pour écrire mes propres livres. Mais peu à peu la traduction a mangé tout mon temps et j’ai négligé mes propres textes. Je ne le regrette pas, car cela m’a permis de me promener dans une infinité d’univers, de multiplier les découvertes et de « fusionner » avec des auteurs bien meilleurs écrivains que moi.

M. G. : Comment avez-vous découvert l’œuvre de Barley ? Quelle est l’œuvre de cet auteur qui vous a le plus marqué ?B. B. : C’est mon éditeur, Mario Pasa chez Payot, qui m’a proposé cette première traduction. Depuis, je suis « le » traducteur attitré de Barley, dont j’ai fait à ce jour quatre livres. Sans doute que nos sensibilités correspondaient bien ? Je suis allé le voir à Londres, au British Museum où il travaillait à l’époque, et je l’ai serré dans mes bras tellement j’étais ému. Nigel parle français et il m’a dit qu’il appréciait mes traductions de ses livres. C’est la plus belle récompense pour un traducteur – être adoubé par l’auteur !

M. G. : Connaissez-vous l’Indonésie ? Est-il nécessaire de connaître les lieux pour bien traduire ce type d’ouvrage ?B. B. : Non, je ne suis jamais allé en Indonésie et je n’irai d’ailleurs jamais car je suis un fervent partisan de l’écologie et je refuse de voyager par avion. Je pense que le transport aérien produit beaucoup trop de gaz à effet de serre responsable du réchauffement climatique. Cependant, lorsque je traduis un livre de ce genre, je m’immerge dans le pays en question : je lis tout ce que je peux trouver sur celui-ci, tant les essais que les romans, j’étudie les cartes géographiques, les plans des villes, j’écoute sa musique, je fais ses recettes de cuisine. À l’époque de ce Barley, mes deux fils (qui veulent devenir traducteurs, les pauvres !) ont beaucoup mangé indonésien. Une traduction, c’est comme un bain de civilisation : il faut plonger dedans pour trouver les mots justes.

 

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