Le petit-fils de Georges Feydeau parle de Dormez, je le veux !

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Alain Feydeau (1934-2008), comédien et petit- fils de Georges Feydeau, a accepté de répondre aux questions de Cécile Pellissier, auteur de l’appareil pédagogique de Dormez, je le veux !

 

Cécile Pellissier : Pourquoi avez-vous choisi le métier de comédien ?Alain Feydeau : Cela m’est difficile de répondre à cette question, parce que j’ai voulu être comédien dès mon plus jeune âge. J’avais une totale méconnaissance de mon appartenance à la famille d’un auteur dramatique, en l’occurrence Georges Feydeau, mais très jeune, je m’amusais déjà, avec des camarades, à monter des pièces… Vous dire le pourquoi de cette envie, cela m’est impossible. Mais le désir absolu de faire ce métier a été permanent, sans question préalable et donc sans réponse. Et j’ai toujours eu le même but, celui de perdurer, tant bien que mal, dans ce métier.

C. P. : Dans quelles pièces de Georges Feydeau avez-vous tenu un rôle ?A. F. : Quand j’étais à la Comédie Française, il m’est arrivé d’avoir à ce que j’appelle « reprendre des rôles », parce qu’à ce moment-là il y avait une grande alternance à la Comédie Française : pas moins d’une soixantaine de pièces différentes dans une année, dont quelquefois deux ou trois pièces de Feydeau. Et dans cette alternance venait s’inscrire des reprises de rôles, plus ou moins rapides, faites par la troupe pour des besoins immédiats (un comédien malade, par exemple, ou bien pris sur un autre plateau…). Alors, pour faciliter le travail permanent et quotidien de la Comédie Française, il m’est arrivé de jouer dans trois ou quatre pièces, c’est-à-dire dans La Puce à l’oreille, Le Dindon et Feu la mère de Madame. Mais ça n’était jamais que pour des reprises, sauf pour La Puce à l’oreille que j’ai jouée en première fois … En dehors de cela, j’ai monté Le Système Ribadier et Monsieur chasse à l’extérieur. Cela fait donc cinq pièces de Feydeau.

C. P. : Quelles difficultés un acteur rencontre-t-il dans l’interprétation des rôles de Georges Feydeau ?A. F. : Une grande difficulté : il peut ou il ne peut pas ! S’il ne peut pas, il n’y a rien à faire. Car il ne faut pas oublier que les comédies de Georges Feydeau sont en fait des « tragédies à l’envers », qui nécessitent donc une grande sincérité… Il faut que ces pièces soient toutes jouées non pas avec 37°2 mais avec 38°5. Tous les personnages sont toujours réunis dans une situation donnée, sous une catastrophe annoncée, donc il faut qu’ils se démènent, qu’ils respirent, qu’ils agissent, qu’ils se meuvent avec le dynamisme qu’une force intérieure, voire une température assez élevée, peut leur inculquer, leur faire provoquer les situations s’enchaînant les unes dans les autres. Alors, ou on comprend cette dynamique, ou on ne la comprend pas. Et j’ai vu de très bons acteurs essayer de jouer ces comédies et ne pas y arriver, et d’autres moins connus y être épatants dès la première fois. Il faut parfois avoir le même souffle que celui de la tragédie. C’est cela qui est important, le souffle… Il faut une respiration ventrale, diaphragmatique, et jouer la situation dramatique permanente dans une fièvre donnée qui est au moins dans une échelle de 38° à 38°7. Mais sans précipiter, bien sûr !

C. P. : Vous avez fait partie de la troupe de la Comédie Française…A. F. : Je n’ai jamais été sociétaire de la Comédie Française, mais j’ai été grand pensionnaire, étant donné que j’y suis resté 25 ans, hélas ou tant mieux, je ne sais pas… [Après avoir obtenu deux premiers prix de comédie au Conservatoire, Alain Feydeau est rentré en 1958 à la Comédie Française. Il en est parti en 1983]. Mon nom m’a nui dans les plus grandes largeurs, et mon parcours a été plein d’impedimenta. Alors, mon passage à la Comédie Française a été très très difficile : on m’en voulait parce que je m’appelais Feydeau. J’ai été accepté, supporté, mais jamais admis, toujours pour la raison suivante : parce que je m’appelais Feydeau ! Je n’y suis pourtant pour rien… mais on me l’a toujours reproché. À ce moment-là, j’étais moralement détenteur des droits des pièces de Feydeau, je pouvais dire oui ou non à leur représentation. Au Français, on les jouait fort bien, et je n’avais pas de raison de refuser qu’on les représente. Mais il y avait des acteurs qui occupaient des positions importantes et qui ne supportaient pas de s’abaisser à me demander « Est-ce qu’on peut jouer ça ou ça ? »… « Et voilà pourquoi votre fille est muette », comme disait Molière … En parallèle, je m’amusais à faire mes tournées, et j’ai beaucoup participé à une émission qui s’appelait « Au Théâtre ce soir ». Cela m’amusait énormément. C’était un bonheur. Le seul regret, c’est que le plus souvent, on ne jouait qu’une seule fois, pour la représentation télévisée. Après, j’ai donné ma démission du Français, et j’ai joué sur les Boulevards. Voilà.

C. P. : Quelle est la pièce écrite par votre grand-père que vous préférez ?A. F. : C’est une pièce en un acte, Mais n’te promène donc pas toute nue. Je l’aime particulièrement, parce que tous les personnages sont réels : Clarisse, c’est la femme de Feydeau, ma grand-mère, absolument. L’histoire de la mouche charbonneuse est une histoire qui est arrivée à une amie de la famille. Clémenceau, dont on cite le nom, était alors effectivement le président du Conseil. Il y a aussi Romain de Jaival, un journaliste du Figaro, qui s’appelait vraiment Romain de Jaival… et qui était vraiment journaliste au Figaro… Donc, tout est absolument vrai. Cette pièce fait partie des pièces en un acte que j’aime beaucoup, que mon grand-père voulait réunir sous un seul titre : « Du mariage au divorce ». Parce qu’il a été marié, il a eu quatre enfants, mais le mariage, finalement, s’est très mal terminé…

C. P. : Dans quelle mesure avez-vous participé aux travaux de recherche menés sur Georges Feydeau ?A. F. : En aucune mesure ! Quand j’ai hérité par la force des choses de ses manuscrits, je les ai tous donnés à la Bibliothèque Nationale. Quand j’ai eu le plaisir de rencontrer Henry Gidel ou Jacques Lorcey, enfin tous les gens qui, comme vous, s’intéressent à Feydeau, je répondais du mieux que je pouvais à leurs questions. Mais la plupart des choses que je savais sur Georges Feydeau, je les avais apprises par les journaux ou par les livres, pas du tout par ma famille. Car ma famille étant éclatée et indifférente, elle ne me prenait pas du tout à témoin pour me raconter des scènes ou des actes de la vie de mon grand-père. Je n’ai jamais rien écrit sur Georges Feydeau. J’aurais pu raconter sa vie, mais d’autres l’ont fait bien mieux que j’aurais pu le faire, car ils sont très calés, très qualifiés… Je me suis amusé à écrire sur des comédiennes [Edwige Feuillère, aux éditions Henry Veyrier en 1991 ; Viviane Romance, aux éditions. Pygmalion en 2001…], et d’autres choses… [Mauvaise heure pour être seul, roman, aux éditions Séguier, en 2004…]. La seule chose que j’ai faite, donc, c’est d’avoir donné les manuscrits à la BN, pour que ses « fans » puissent les consulter. Et aussi quelques tableaux représentant Feydeau, sa femme, mon père et ma tante, peints par Carolus-Duran, qui était le beau-père de Feydeau, et de ce fait mon arrière-grand-père. Ils se trouvent au musée des Beaux-arts de Lille.

C. P. : Selon vous, où Georges Feydeau puisait-il son inspiration ?A. F. : Alors là ? Vous savez, je crois qu’il ne disait rien. Il était très secret. Il disait : « La vie est courte, mais on s’ennuie tout de même. » La famille Feydeau est une famille dramatique, très dramatique… J’ai eu deux cousins germains qui étaient les deux autres petits-fils de Georges Feydeau. L’un a été pendu à Dachau, l’autre a été fusillé en Syrie. La fille de Feydeau, qui était ma tante aînée, s’est défenestrée à New York. Son dernier mari, Louis Verneuil, qui était un auteur dramatique très connu entre les deux guerres, s’est tranché la gorge à l’Hôtel Terminus, celui-là même où Feydeau avait pratiquement fini ses jours… Alors vous voyez, tout cela n’est pas d’une grande gaîté pour un auteur qu’on prétendait gai. Dans La Jumelle noire, Colette a dit de lui : « Georges Feydeau, frappé d’une sorte de fatalité lorsqu’il se taisait, semblait se séparer du monde… Quand je songe à lui, je me dis comme autrefois : “ Esprit, traits du visage, talent de dramaturge et de comédien, il avait tout mieux que les autres, même le mal… ” ». Voilà une phrase que j’aimerais beaucoup que vous citiez…

C. P. : Et pourtant, Georges Feydeau était un grand auteur comique… Cette part de comique entrait-elle dans sa vie quotidienne ?A. F. : Il avait de l’humour, de l’humour à froid. Oui, il avait beaucoup d’humour… Il était connu pour « faire des mots ». Ainsi, par exemple, un de ses collègues avait la réputation d’emprunter ses mots pour se les approprier. Alors Feydeau disait : « Quand ce monsieur passe dans les restaurants, il demande toujours : “ Est-ce qu’on n’a pas laissé un mot pour moi ? ” ». Mais je ne crois pas que c’était quelqu’un de très gai. La nuit, il n’arrivait pas à aller se coucher, alors pour retarder encore le moment de rentrer à son hôtel, il allait voir une dame qui tenait un kiosque à journaux ouvert la nuit, près de la gare Saint-Lazare. Il lui disait : « Mme Beuge, allez prendre un café, je vais tenir le kiosque »… et il tenait le kiosque, à trois ou quatre heure du matin, pour ne pas rentrer à l’hôtel… Et puis, il allait tous les soirs chez Maxim’s. Il ne buvait jamais d’alcool, que de l’eau minérale… comme moi, d’ailleurs !

C. P. : Comment Georges Feydeau travaillait-il ?A. F. : Il était paresseux. Il voulait être acteur, et il avait rendez-vous avec le directeur du théâtre du Palais Royal pour jouer une pièce. Il est arrivé en retard, et on ne l’a pas engagé. Il a donc stoppé ainsi sa carrière embryonnaire de comédien, et il a dit : « J’ai compris ce jour-là les bienfaits de l’inexactitude, et toute ma vie j’ai été en retard ! ». Ainsi, quand il a écrit Occupe-toi d’Amélie, il avait prévu quatre actes. Les trois premiers actes étaient déjà répétés, mais le dernier acte n’était pas écrit du tout. Un de ses amis, Michel Georges-Michel, lui a dit : « Il faut absolument écrire ce quatrième acte, les trois autres sont déjà répétés… » Alors Feydeau lui a répondu : « Bon, allons-y… viens, je vais te dicter… ». Et il lui a dicté ce quatrième acte en une nuit, en une seule fois. Pour lui, écrire, c’était un accouchement. Il concoctait tout dans son cerveau. Il disait : « Quand je mets le mot “ Rideau ”, c’est la levée d’écrou, je suis libéré ! ». Il n’enfantait pas dans la joie du tout, du tout, du tout… Mais il disait aussi que ce travail était sérieux, très sérieux…

C. P. : Outre le théâtre, quels étaient les autres dons, les autres passions de Georges Feydeau ?A. F. : La peinture. Il aimait bien peindre. C’est comme cela qu’il a connu Carolus-Duran et la fille de Carolus-Duran, qui est devenue sa femme. J’avais une ou deux toiles de lui, je les ai données à la BN. C’était très figuratif, des paysages… Il était aussi grand collectionneur de peintures, et il avait beaucoup de goût. Il a acheté quantité de toiles de Pissarro, de Monet, de Degas, et d’autres encore… Mais comme il n’avait jamais d’argent, il les revendait au fur et à mesure…

C. P. : Georges Feydeau admirait Charlie Chaplin et avait pour projet d’écrire un scénario pour lui. À votre avis, aurait-il pu écrire pour le cinéma, qui en était alors à ses débuts ?A. F. : Je pense… mais c’est difficile à dire… car comment parler pour lui, que je n’ai pas connu, de ce qu’il a si peu connu, finalement ? En tout cas, s’il admirait Charlie Chaplin, il aurait pu faire quelque chose en ce sens, avec bonheur, sûrement… un art muet… oui, je pense. En tout cas, en ce qui concerne la fabrication de ses œuvres, il était très méticuleux, très perfectionniste. Un jour, une troupe répétait l’une de ses pièces. Il assistait à la répétition. À la fin, les acteurs sont venus le trouver et lui ont demandé : « Vous êtes content, Maître, ça va bien ? ». Il a répondu : « Ca va bien, très bien, très très bien… le malheur seulement, c’est que chacun de vous donne la réplique à un imbécile ! ». C’est pour dire qu’il était très strict. C’est lui qui mettait en scène ses pièces. Il considérait qu’il ne fallait absolument pas se moquer du public, et il exigeait qu’on fasse stricto sensu ce qui était marqué. Un jour qu’il assistait à l’une de ses pièces au Palais-Royal, quelqu’un a eu un fou rire sur scène. Il était dans la salle, et il a sifflé, ce qui a arrêté le fou rire. On lui a dit après : « Vous avez entendu, Maître, quelqu’un a sifflé ! ». Et il a répondu : « Oui, c’est moi ! Vous n’avez pas le droit de faire ça quand le public a payé, vous devez être absolument intègre et ne pas vous permettre des plaisanteries à côté ! ». Un autre jour, une comédienne roumaine, ou polonaise, lui a dit (en roulant les r) : « Ah, Maître, je vous ai joué partout, à Varsovie, à Cracovie, à Rome, en Allemagne… je vous ai joué… ». Il l’a regardée, et il lui a répondu : « Bah ! Je ne vous en veux pas ! »

C. P. : Quel est l’avis des metteurs en scène contemporains sur les pièces de Georges Feydeau ?A. F. : Avis très bigarré, j’imagine… parce que je ne vais voir aucune des pièces de Feydeau qui se jouent actuellement… Mais je suppose que chacun doit tirer à hue et à dia pour essayer de donner son effigie personnelle. C’est Armand Salacrou qui disait : « Le metteur en scène, cet encadreur qui se prend pour le peintre… »… Mais s’il y a des ratés, peut-être qu’il y a aussi de grandes réussites… Je ne sais pas, je ne vais rien voir…

C. P. : Vous avez peur d’être déçu ?A. F. : Non, pas déçu… Vous savez, dès la deuxième minute, je sais si on est dans le tonus, dans le « la » de Feydeau. J’ai assisté à une reprise du Dindon il y a deux ou trois ans à la Comédie Française. La mise en scène de Lukas Hemleb pouvait faire des réticences. Jacques Lorcey avait détesté, mais il y avait de très bons comédiens, et ça a très bien marché. Les décors bougeaient… moi, j’avais trouvé cela très bien, d’autres n’ont pas aimé. C’est à peu près la seule pièce que j’ai vue récemment… Ah si ! J’avais vu en 1998 une mise en scène de Chat en poche, au Vieux Colombier par Muriel Mayette, qui est l’actuel administrateur de la Comédie Française. Elle avait fait des choses très bien, très très bien… C’était très moderne, joué par Denys Podalydès et d’autres excellents acteurs. Je ne la connais pas, mais je parle d’elle parce que j’ai applaudi son travail.

C. P. : Dans quels pays l’œuvre de Georges Feydeau est-elle la plus représentée ?A. F. : En Allemagne, beaucoup. En France, aussi. En Italie, en Angleterre… Un jour, j’ai dîné avec la reine d’Angleterre, on était quelques-uns. Elle m’a dit : « J’aime beaucoup les pièces de Feydeau, il y a beaucoup de portes ! ». C’est drôle, elle m’a vraiment dit cela ! Elle parlait dans un français très pur du théâtre de Feydeau, et avec beaucoup d’acuité… C’était tordant, et j’ai été étonné ! Une fois, je suis allé assister à une représentation de La Puce à l’oreille très bien mise en scène par Jacques Charon, et dans la salle, il y avait sa majesté la reine, son mari et sa sœur. Son arrière-grand-père, Edouard VII, venait à Paris et aimait beaucoup aller voir les pièces de Feydeau… Enfin, c’était une anecdote amusante !

C. P. : De très célèbres comédiens ont interprété des pièces de Georges Feydeau, comme Jean-Paul Belmondo par exemple. Savez-vous que Cécile de France a joué dans Dormez je le veux ! à Namur, en 1997, dans une mise en scène de Benoît Blamplain ? C’était au tout début de sa carrière…A. F. : Non, je ne le savais pas… mais je suis content de l’apprendre, car j’aime beaucoup Cécile de France, je la trouve charmante !

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