Laurent Gaudé parle de La Mort du roi Tsongor

Laurent Gaudé a accepté de répondre aux questions de Cécile Pellissier, professeur de Lettres et auteur de l’appareil pédagogique de La Mort du roi Tsongor.

 

Cécile Pellissier : Quelles ont été vos sources d’inspiration pour ce roman ?

Laurent Gaudé : On peut parler de deux principales sources d’inspiration. D’abord, les épopées, dans lesquelles je me suis replongé afin de retrouver cette langue si riche et si particulière qui les caractérise. J’ai relu avant tout l’Iliade, et aussi L’Épopée de Gilgamesh, et également une épopée africaine, La geste de Ségou, pas particulièrement d’ailleurs pour son rapport à l’Afrique mais pour avoir le rythme de l’épopée dans l’oreille. Ensuite, des livres de photos, avec lesquels j’ai beaucoup travaillé. Je pense notamment à deux très beaux ouvrages, La Corne d’Afrique et Fastueuse Afrique, qui montrent des paysages mais aussi et surtout tout ce qui est représentation du sacré, comme des cérémonies, des bijoux…
Les auteurs se sont intéressés à toute l’Afrique, c’est-à-dire aussi bien l’Éthiopie que le Mali, et même l’Afrique du Nord. Et cela a été très important pour moi parce que tous ces pays mêlés m’ont permis justement de constituer le territoire de La Mort du roi Tsongor, qui ne s’inspire pas de l’histoire d’un pays africain en particulier mais plutôt d’une espèce de mélange de toutes les traditions, cultures et paysages de l’ensemble du continent africain.

 

 

C. P. : Comment en avez-vous construit l’intrigue ?
L. G. : Pour être parfaitement honnête, l’intrigue principale provient directement de l’Iliade. En fait, j’avais envie de ce point de départ-là : une ville, une femme et deux prétendants, et ensuite une guerre, comme la guerre de Troie… Une fois que j’ai mis en place ce premier noeud d’intrigue, c’est-à-dire tout ce qui tourne autour de Massaba et de la guerre, je me suis dit qu’il y avait au moins un personnage qui devait se détacher, et j’ai construit la trajectoire et le parcours de Souba autour de l’idée de la transmission, en le faisant explorer son héritage, aller à la découverte de son père, et donc aussi de lui-même. Et puis il y a un autre point que j’ai voulu modifier. Dans l’histoire de la guerre de Troie, la position d’Hélène est particulière : de manière un peu implicite, elle est désignée comme coupable, parce qu’elle est une femme infidèle. Je ne voulais pas pour le personnage de Samilia de ce regard porté sur Hélène. Bien sûr, on n’est pas obligé de condamner Hélène moralement, mais l’idée de faute reste assez forte en ce qui la concerne car elle a trompé Ménélas. Moi, je voulais une Samilia non fautive : elle a été jeune, et quand elle était jeune elle était proche de ce jeune homme, Sango Kerim. Ils se sont fait des promesses comme on les fait à cet âge-là, et puis la vie les a séparés… Le roman met en place une sorte de rivalité de fidélité et propose un questionnement : à quoi doit-on être fidèle, est-ce au temps présent avec Kouame ou est-ce au passé avec Sango Kerim ? Je ne voulais en tout cas pas qu’on puisse dire que Samilia est une femme infidèle, parce que c’était une manière de poser le problème qui m’intéressait bien moins. Pour moi, Samilia se trouve confrontée à l’impuissance et au doute parce qu’effectivement ses deux prétendants sont parfaitement légitimes dans leur demande.

 

 

C. P. : Quelle passion domine dans le roman selon vous : la vengeance, l’amour, la soif du pouvoir, la volonté de posséder… ?
L. G. : D’abord il y a l’amour, parce que c’est ce qui meut les deux prétendants et Samilia elle-même. Mais assez vite, le sentiment dominant qui naît à sa suite est celui de la démesure et de la colère, comme le révèle la vieille notion grecque de l’hubris montrant les hommes devenir déraisonnables en prenant le visage de la vengeance et de la haine… Pour moi, La Mort du roi Tsongor est davantage un livre sur la vengeance que sur la guerre. Au premier jour d’une guerre il y a toujours un motif ; dans le roman, c’est la rivalité amoureuse, mais cela pourrait être la quête du pouvoir, ou des richesses… Et au premier jour de la guerre il y a aussi des morts, et dès le deuxième jour on retourne au combat toujours pour le premier motif mais aussi un petit peu pour venger ses morts. Et au fur et à mesure que la guerre avance, le processus s’inverse, c’est-à-dire qu’on y retourne de plus en plus pour la vengeance et de moins en moins pour le motif initial. C’est bien ce qui apparaît dans le roman : la toute première cause du conflit, Samilia, se décentre progressivement jusqu’à être quasiment oubliée ; et finalement les hommes se battent uniquement par ivresse du combat, parce qu’ils ne peuvent pas perdre, parce qu’ils veulent venger les morts… si bien qu’à la fin plus personne ne sait plus très bien quoi faire de Samilia, plus personne n’en veut. Donc La Mort du roi Tsongor parle de la guerre, certes, mais montre surtout comment, dans la guerre, le mécanisme de la vengeance finit toujours pas prendre le dessus et qu’il est extrêmement difficile à casser.

 

 

C. P. : Pour vous, quels défauts et quelles qualités de l’être humain y prédominent ? incarnés par quel(s) personnage(s) ?
L. G. : Les défauts qui dominent, comme on vient de le dire, sont l’aveuglement et la démesure, incarnés par tous les personnages en rapport direct avec la guerre, notamment Kouame et Sango Kerim. Mais on trouve aussi des qualités : la loyauté, qui est pour moi une notion importante dans le roman, et qui est représentée en grande partie par Katabolonga. À cette loyauté vient s’ajouter la fidélité incarnée à la fois par Katabolonga et Samilia. Car même si Samilia est dans un dilemme, elle aspire à être loyale et fidèle. Et puis il y a aussi une forme de sagesse, en tout cas la quête d’une sagesse avec Souba, le seul personnage qui s’extrait du cycle de la violence, même si ce n’est pas de manière confortable ni agréable. Cette sagesse-là n’est pas à envisager au sens d’un état totalement abstrait, calme, serein, mais au sens où il accepte de plonger en lui-même, de se regarder lui-même avec toutes les zones d’ombre que cela implique, d’éprouver la honte, la colère, de se confronter au meurtre, c’est-à-dire de se connaître. En fait Souba est probablement le seul personnage qui, à la fin du livre, peut vraiment répondre à l’injonction « connais-toi toi-même », car il a fait le parcours qui lui a permis de se connaître.

 

 

C. P. : La Mort du roi Tsongor a été couronné par le prix Goncourt des Lycéens, il est également entré en 2016 dans les programmes scolaires pour la classe de 3e et vous rencontrez souvent des lecteurs adolescents, collégiens ou lycéens. Qu’est-ce qui les touche particulièrement dans ce roman ?

L. G. : J’ai rencontré beaucoup de jeunes gens, lycéens et collégiens, notamment à l’époque où le livre a reçu le Goncourt des Lycéens. Nous avons échangé sur le roman, et je me souviens que ce qui les touchait surtout, c’était ce rapport à la tragédie et à l’épopée. Quand j’ai écrit La Mort du roi Tsongor, je me demandais si on pouvait encore éprouver du plaisir face à l’épopée, et j’ai constaté avec bonheur que c’était possible, que le désir d’épopée est toujours présent à notre époque, pour tout le monde… car La Mort du roi Tsongor n’est pas un roman réservé aux jeunes gens, bien sûr, il a aussi trouvé ses lecteurs dans le public adulte. Mais peut-être que lorsqu’on est jeune ce désir est particulièrement fort, parce que c’est aussi l’âge où l’on découvre des textes tragiques à l’école… Le personnage de Samilia cristallise ce rapport au tragique et à l’épique. Je pense que ce souffle-là, celui du tragique et de l’épique, qui n’est pas celui du réalisme, qui n’est pas celui de l’ordinaire, qui n’est pas celui de la vie de tous les jours, est une des choses qui a plu dans le roman. L’une des grandes émotions que j’ai éprouvées durant toute l’aventure du Goncourt des Lycéens, c’est d’avoir rencontré des jeunes gens qui m’ont dit : « La Mort du roi Tsongor, c’est le premier livre que j’arrive à finir. » On ne peut pas faire un plus beau cadeau à un auteur que de lui dire une chose pareille ! Cela voulait dire qu’avec ce livre-là, ils avaient ouvert leur bibliothèque intime… Je pense et j’espère que depuis ils ont créé une petite bibliothèque personnelle, leur constellation à eux de littérature, et cela me ravit… Une fois qu’on a éprouvé du plaisir à lire, au moins une fois, on a ouvert une porte qui permet d’y revenir. Et puis le fait d’être choisi dans un programme officiel est pour moi très émouvant, parce que cela veut dire que ce que j’écris rentre dans les classes et c’est un très beau cadeau pour mes livres. J’aurais adoré à cet âge-là lire de la littérature contemporaine à l’école. Ce n’était pas le cas : je n’ai pu rencontrer la littérature contemporaine qu’à partir des études supérieures, pas au collège-lycée.

 

 

C. P. : Avec lequel de vos autres romans ou laquelle de vos pièces rapprocheriez-
vous le plus La Mort du roi Tsongor ?
L. G. : Très clairement et sans hésitation, je le rapproche de deux pièces de théâtre, Le Tigre bleu de l’Euphrate et Salina, pour plusieurs raisons. La première, c’est que ce sont des textes qui ont été écrits un peu en parallèle. La date de publication n’est pas forcément la même année, mais ces chantiers étaient en cours à peu près au même moment. Plus précisément, j’associe La Mort du roi Tsongor et Salina parce que c’est la même démarche pour moi, c’est-à-dire les mêmes plaisirs d’écriture qui consistent à essayer de créer un univers antique mais imaginaire constitué d’un mélange de civilisations. Je pense que dans La Mort du roi Tsongor on est assez clairement en Afrique mais tous les noms ne font pas uniquement référence à l’Afrique noire. C’est vrai que « Bandiagara » et « Tsongor » font probablement plus référence à l’Afrique subsaharienne, mais avec « Samilia » on est peut-être davantage au Maghreb. J’avais vraiment envie que le lecteur puisse rester un peu libre vis-à-vis des images qu’il allait mettre dans sa tête. Et cela a été le même processus avec Salina : un grand plaisir de créer un univers mythologique, antique, et imaginaire. En ce qui concerne Le Tigre bleu de l’Euphrate j’avais aussi commencé à écrire la pièce alors que j’étais en train d’écrire La Mort du roi Tsongor. Or Le Tigre bleu de l’Euphrate parle d’Alexandre le Grand, un personnage difficile à cerner et donc à manipuler, à la fois très séduisant et totalement terrifiant. Et ce que j’explorais alors autour de la figure d’Alexandre le Grand m’a beaucoup servi pour construire le personnage du roi Tsongor ; les questions sont les mêmes : qu’est-ce que c’est « être un conquérant » ? Est-ce que Tsongor est monstrueux ou est-ce qu’il est formidable ? Est-ce qu’il est un bâtisseur ou est-ce qu’il est un destructeur ? Comment peut-on juger moralement de ce qu’il a été ?… Ce sont bien toutes les questions que se pose Souba.

 

 

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