Jacques Ferrandez parle de Jean de Florette

Pour la collection « Classiques & Contemporains BD », Jacques Ferrandez a accepté de répondre aux questions d’Isabelle Quella-Guyot, auteur de l’appareil pédagogique de Jean de Florette.

Isabelle Quella-Guyot : Carnets d’Orient, Arrière-pays, Nouvelles du pays, mais aussi le cycle de L’Eau des collines et L’Hôte d’après Camus : à l’évidence, vos origines méditerranéennes ont une influence sur vos choix d’auteur de bande dessinée. En quoi situer des histoires dans ces paysages du Sud est-il important pour vous ?

Jacques Ferrandez : Il est évident que ce que je suis intervient sur ce que je fais. Le fait d’inscrire mon travail dans cet environnement a commencé avec Arrière-pays, mon premier récit en tant que scénariste et dessinateur. Il était le fruit de ce que j’avais pu observer dans mon environnement quotidien, dans cette zone rurale de haute Provence que je fréquentais beaucoup, à la manière de ce qu’on appelle aujourd’hui une BD-reportage. Pour le reste, j’ai sans doute été influencé par des auteurs comme Giono, Pagnol ou Camus, dont l’œuvre reflète cette présence de la Méditerranée.

I.Q.-G. : Pour Je bouquine en 1990, vous illustrez les deux débuts de L’Eau des collines, scénarisés par Leigh Sauerwein, puis en 1997 vous décidez d’adapter l’intégralité des deux récits. Pourquoi ce choix ? Est-ce lié au succès de la version filmée de cette saga familiale réalisée par Claude Berri ?

J.F. : L’histoire serait trop longue à raconter dans le détail. Je bouquine m’avait proposé en effet deux récits, adaptés de L’Eau des collines, selon le principe d’extraits qui doivent donner aux jeunes lecteurs de cette revue le goût d’aller plus loin en lisant le roman. J’ai travaillé, pour cette revue et dans le même cadre, sur des extraits d’autres classiques de la littérature. Par ailleurs, les éditions Casterman ont eu la possibilité d’avoir les droits sur l’œuvre de Pagnol. J’avais commencé à travailler sur La Gloire de mon père, alors que les films d’Yves Robert n’étaient même pas encore en préparation. Le projet BD a pris beaucoup de retard pour des raisons indépendantes de ma volonté et lorsqu’il a été remis en selle, la version cinéma venait de sortir. Aussi, pour ne pas avoir l’impression de faire le produit dérivé du film, je suis revenu à L’Eau des collines, dont l’adaptation cinématographique de Claude Berri était déjà sortie depuis quelques années, et dont la force dramatique me paraissait digne d’un grand classique de la littérature, d’une tragédie grecque ou d’un drame shakespearien.

I.Q.-G. : Avez-vous considéré la version proposée par la revue Je bouquine comme une sorte de galop d’essai pour la version définitive ?

J.F. : Pas vraiment, puisque Leigh Sauerwein avait fait un travail d’adaptation dont le principe était plutôt celui de l’extrait. Mais il est vrai que j’ai pu me mettre les personnages en main à ce moment-là. Vous pourrez noter, en comparant les mêmes scènes dans les deux versions, que l’adaptation diffère et qu’il n’y a aucun dessin commun entre les deux.

I.Q.-G. : Vous avez scénarisé des textes de Pagnol, Camus, Benacquista. Quel travail d’adaptation avez-vous plus précisément effectué sur le roman de Pagnol ? Pour quelles raisons avez-vous choisi de conserver les paroles des personnages dans les dialogues ?

J.F. : Le principal travail dans une adaptation de ce type, où l’on doit réduire un roman de trois cents pages à une BD de soixante planches, consiste à trier et à supprimer de la matière. J’ai essayé de restituer, bien entendu, la trame du scénario, avec l’enchaînement dramatique, les situations, les personnages, en adoptant un principe de fidélité à l’œuvre. Mais le point important pour moi était justement de conserver le maximum de dialogues. C’est ce qui fait la force des récits de Pagnol, qui est un orfèvre en la matière. On peut y aborder des sujets graves, voire dramatiques, mais le dialogue leur donne un ton léger, et même une dimension de comédie. C’est ce qui fait de Pagnol un grand auteur. Il ne faut pas oublier qu’il vient du théâtre, où il a fait ses premières armes avant de devenir cinéaste et romancier. Il a aussi été le traducteur de Shakespeare, au début de sa carrière, qu’il a commencée comme professeur d’anglais.

I.Q.-G. : Travailler sur des textes d’auteurs (vivants ou morts) est-il plus difficile que d’inventer son propre scénario comme vous l’avez fait avec Carnets d’Orient ?

J.F. : L’enjeu peut paraître paralysant, surtout lorsque l’on s’attaque à des classiques ou à l’œuvre de grands auteurs. Mais lorsque je choisis d’adapter tel ou tel texte c’est parce que je l’ai ressenti profondément et que j’ai envie de le faire partager. Je sais donc que ce texte « fonctionne », ce qui n’est pas toujours le cas lorsque l’on propose un scénario personnel. Le verdict dans ce cas-là intervient après la sortie de l’album, dans la réception qui en est faite par le lecteur. Dans le cas des Carnets d’Orient, c’est en partie l’accueil de la critique et du public qui m’a encouragé à continuer et à enchaîner les dix tomes en vingt-cinq ans… Les auteurs que je choisis d’adapter sont, quand ils sont vivants, des amis, ou des gens avec qui se noue une relation, avec un travail en commun sur l’adaptation, comme dans le cas de Tonino Benacquista, par exemple, et pour les morts, la rencontre avec une œuvre, et l’impression que ce sont aussi des amis avec qui j’entretiens une relation, souvent depuis longtemps.

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