Fred Vargas parle de L’Homme à l’envers

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Fred Vargas a accepté de répondre aux questions de Josiane Grinfas-Bouchibti, professeur de Lettres et auteur de l’appareil pédagogique de L’Homme à l’envers.

 

Josiane Grinfas-Bouchibti : Les romans policiers font-ils partie de vos lectures d’adolescente ?

Fred Vargas : Bien sûr, mais ce n’est pas le roman policier qui m’a amenée à la lecture. Je lisais beaucoup de littérature générale, parfois passionnément, parfois péniblement. Comme à tous les adolescents, certains auteurs me semblaient difficiles, et  je m’efforçais, sourcils froncés, d’aller jusqu’au bout du livre…

Avec le recul, il me semble que ces lectures adolescentes, même ardues, ont été plus déterminantes que les lectures d’adulte. Que les langages de tous ces « grands » me sont entrés dans la tête pour n’en plus ressortie, même si, à quinze ou dix-sept ans, je ne comprenais sans doute pas la moitié de ce que je lisais. Mais il me semble que ce sont eux, Rousseau, Baudelaire, Dumas, Proust, Balzac et d’autres qui m’ont appris qu’on pouvait faire de la musique avec de mots. Avec le roman policier, je n’ai pas découvert de la musique mais un pur principe de plaisir, celui de l’inquiétude, de la peur, et de leur résolution. J’en ai avalé des quantités, et je continue. Je savais que ces romans policiers n’étaient pas « bien vus » au lycée, ni ailleurs, pas plus que les bandes dessinées. Trop « faciles à lire », disait-on, trop passionnants, finalement, pour être pris au sérieux. Le « plaisir » devait-il être exclu de la littérature ?

Plus tard, je me suis battue contre cela. Je me suis demandé si l’on ne pouvait pas combiner le plaisir et la musique, le sourire et l’idée.

J. G.-B. : En quoi la figure du loup-garou vous intéresse-t-elle ?

F. V. : Parce qu’elle fait peur, évidemment. L’être humain est un animal et sa grande crainte, depuis la nuit des temps, est de se retrouver réellement transformé en animal. De voir, au fond, le monde sauvage et instinctif, et le monde de la nuit, prendre le pouvoir. Être changé en loup est la plus terrifiante des perspectives, puisque cet homme/loup va dévorer ses semblables (et donc lui-même). Le conte de fées met en scène des hommes transformés en crapauds, et le roman policier des hommes changés en loups, en agresseurs des autres hommes. Que faire de cette sauvagerie, des ces instincts, de cette animalité ?

Où est-elle et quelle est-elle, en nous ? C’est une des grandes questions que pose le roman policier. Il raconte cette très vieille histoire : « l’homme est un loup pour l’homme ». Le roman policier est le récit infini de la brutalité humaine. Il nous aide à la voir, à la définir et, le temps d’un livre au moins, à s’en défendre, peut-être.

J. G.-B. : Vous semblez attirée par des personnages étranges, voire marginaux. Écrivez-vous aussi pour vivre de telles rencontres ?

F. V. : Des rencontres avec ces personnages, nous en faisons tous les jours : ils ne sont ni étranges ni marginaux, ils sont seulement ces gens, très nombreux, que notre société met de côté et ne veut pas voir, et qu’elle exclut en les nommant « les marginaux ». Pour moi, ils ne le sont pas : ce sont tout simplement des gens qui ne sont pas coulés dans le fameux « moule » qu’exige notre société, des gens qui ne marchent pas nécessairement comme « il le faut », des gens qui rêvent, ou qui espèrent, ou qui vivent autrement. Des « décalés », dit-on, pour un détail, pour un cheveu. La société les nomme « les inadaptés ». Non, c’est l’inverse : c’est la société qui est étrange et inadaptée, qui a conçu une idée de l’homme si petite, si étroite qu’elle ne peut englober l’immense variété des êtres. Cette société passe son temps à nous ranger, à nous noter, à nous classer, à nous étiqueter. J’essaie, à ma manière, à ma mesure, d’enlever ces étiquettes, qui sont souvent collées si tôt sur le front des jeunes gens. Il n’existe qu’un seul « classement » qui vaille, à mes yeux : si l’on est, ou non, un « loup pour l’homme ».

J. G.-B. : Vous avez reçu pour L’Homme à l’envers le premier prix « Sang d’encre » des lycéens. Comment avez-vous accueilli cette reconnaissance ? Est-ce ce sang qui coule dans vos romans ?

F. V. : J’ai reçu plusieurs prix de lycéens, et je reçois de nombreuses lettres d’adolescents, alors que je n’ai jamais pensé à écrire « spécialement pour les jeunes » ni pour aucune catégorie d’âge. Certains pourraient s’alarmer de recevoir l’approbation d’un public juvénile. Moi non, tout au contraire. L’idée d’un écrivain incapable de se faire comprendre des adolescents m’alarmerait plutôt. Le jugement des adolescents est net, sans détours, et très souvent sûr. Mais l’inverse est tout aussi vrai. Je reçois également des lettres de gens très âgés, qui utilisent des mots semblables à ceux des jeunes gens de seize ans. Vous posez ces lettres les unes à côté des autres, et les catégories s’en vont, les étiquettes disparaissent. Juste pour un livre. Ce qui prouve, s’il était besoin, combien ces catégories sont ineptes. Je rassemble donc en souriant ces témoignages et je me dis : « plus on sera de fous pour rêver, mieux cela vaudra ».

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