Éric-Emmanuel Schmitt parle d’Oscar et la dame rose

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Éric-Emmanuel Schmitt a accepté de répondre aux questions de Josiane Grinfas-Bouchibti, professeur de Lettres et auteur de l’appareil pédagogique d’Oscar et la dame rose.

 

Josiane Grinfas-Bouchibti : Quelle place Oscar et la dame rose occupe-t-il dans le « Cycle de l’invisible » ?

Éric-Emmanuel Schmitt : Chaque récit du « Cycle de l’invisible » aborde un drame humain et le lie à une religion en montrant comment une sagesse spirituelle peut nous aider à vivre. Après l’islam dans Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, le bouddhisme dans Milarepa, Oscar et la dame rose aborde le christianisme.

Tout excentrique qu’elle soit, Mamie-Rose est chrétienne et raconte à Oscar comment sa religion lui permet d’aborder la douleur et la mort. Jamais elle ne tente de le convertir, elle témoigne seulement de sa foi. Son but n’est pas d’influencer l’enfant ni de l’embrigader mais de réfléchir avec lui et, par le dialogue, lui donner de nouveaux aliments pour nourrir sa pensée. Le « Cycle de l’invisible » propose davantage des conversations sur les réponses religieuses que des initiations aux religions.

 

J. G.-B. : Qu’est-ce qui séduit le conteur dans le couple formé par Oscar et Mamie-Rose ?

É.-E. S. : J’ai rêvé de cette histoire très longtemps, bien avant d’être capable de l’écrire. Pour moi, il y avait deux difficultés : parler comme un enfant et traiter un sujet grave sans déprimer le lecteur.

À vingt ans ou à trente ans, j’aurais été incapable de retrouver la voix d’un enfant de dix ans car des années d’études philosophiques m’avaient construit et transformé. L’enfant demeurait en moi mais enterré sous de nombreuses couches ; il me semblait que seul l’adulte était capable de s’exprimer par écrit. Il a fallu que j’atteigne quarante ans pour gagner une sorte de simplicité et une confiance dans le mystère de la vie qui soient proches de l’enfance. Dans mon récit autobiographique Ma Vie avec Mozart, j’explique ce qu’est l’esprit d’enfance : pas une régression, pas une nostalgie, mais la renaissance de l’humilité que nous avions tous dans nos premières années, lorsque nous acceptions de penser que l’univers était immense, mystérieux, infini, riche de plus de questions que de réponses… bref, quand nous savions que nous ne savions pas.

Ma seconde crainte concernait le sujet : l’agonie d’un enfant. J’avais continuellement en tête la phrase de Dostoïevski selon qui la souffrance et la mort d’un enfant empêchent de croire en Dieu. Thème sensible, voire tabou… Or, il m’apparut au fur et à mesure que je réfléchissais, qu’à dix, cinquante ou cent ans, c’est toujours la même vie que l’on perd. Avec le cadeau de la vie, nous est donné le cadeau de la mort. Indissociable. Ce n’est pas la longueur d’une vie qui fait sa valeur mais sa qualité. Lors de mes visites dans les hôpitaux pour enfants, j’étais toujours frappé par la franchise des enfants qui parlaient sans détour des maux qui les accablaient ; je remarquais aussi que nous, les adultes, nous tentions lâchement d’éviter certains sujets trop douloureux. Ce faisant, nous refusions le dialogue et enfermions les enfants dans une solitude douloureuse, la solitude même d’Oscar au début du livre qui se plaint de ne pouvoir échanger avec personne, comme si au malheur de la maladie devait s’ajouter celui du silence. Mamie-Rose, elle, à la différence des autres adultes, n’a peur de rien, d’aucune discussion : n’est-elle pas une ancienne championne de lutte ? Le couple Oscar/Mamie-Rose est un vrai couple de philosophes, l’un enfant, l’autre adulte, qui s’interrogent et débattent ensemble de cette mystérieuse condition humaine dans laquelle, sans l’avoir demandé, ils sont jetés. Autre chose me séduit dans leur couple : leur fragilité. Tous les deux sont en fin de vie. Malgré cela – ou grâce à cela –, ils vont déployer des trésors d’humour et d’imagination pour rendre chaque jour plus riche et plus joyeux.

 

J. G.-B. : D’où vient ce personnage de petit garçon malade ? Quelle philosophie incarne-t-il ?

É.-E. S. : Oscar nous représente tous parce que, en douze jours, il a tous les âges d’une vie. Il m’a été inspiré par de multiples malades que j’ai connus mais surtout par mes souvenirs d’enfance. Parce que mon père, kinésithérapeute, soignait des enfants, infirmes moteurs cérébraux ou malentendants, il m’emmenait parfois avec lui pendant ses après-midi de visite. Du coup, j’ai connu cet univers de l’intérieur, par des copains que je me faisais de semaine en semaine,e t je l’ai retranscrit en reprenant les surnoms par lesquels les enfants, avec humour, se moquaient de leur propre maladie.

Oscar est d’emblée plus philosophe que ses parents car il accepte la réalité telle qu’elle est. Il ne cherche pas à la fuir, ni en actes, ni en mots. Avec un grand réalisme, il a conscience qu’il marche vers sa mort proche. Alors, grâce à  l’aide de Mamie-Rose, il va distinguer ce qui est important dans la vie.

 

J. G.-B. : Il y a, dans ce texte, un troisième personnage principal : Dieu. Pourquoi en faites-vous un visiteur ?

É.-E. S. : En effet Dieu est le troisième personnage de l’histoire. Au début Il n’est qu’une adresse inconnue ; d’ailleurs, l’enfant demeure persuadé qu’Il n’existe pas plus que le Père Noël. Puis Il devient un confident qui permet à Oscar de distinguer ce qui, dans sa journée, est essentiel ; du coup ; Il officie comme un partenaire silencieux, une sorte de sage qui offre à Oscar l’occasion de réfléchir « aux choses de l’esprit » et de passer de vœux d’égoïste à des vœux de plus en plus altruistes. Enfin – coup de théâtre ! –, à la fin du livre, Oscar a le sentiment que Dieu, après tout ce silence, lui rend visite…

J’ai eu beaucoup de plaisir à décrire une expérience mystique vécue par un enfant. Ce qui compte n’est pas de savoir si Dieu est réellement venu visiter Oscar, s’Il existe pour de bon, mais de noter ce que cette émotion apporte à Oscar. Elle lui redonne le sens de l’étonnement, de l’émerveillement et lui offre une règle de conduite : regarder chaque jour comme si c’était la première fois. Vous allez me suggérer que c’est exactement le contraire de ce que proposait Tolstoï lorsqu’il parlait de la mort et qui, lui, nous engageait à regarder chaque chose comme si c’était la dernière fois. Au fond, la maxime d’Oscar ou la maxime de Tolstoï poursuivent le même but : nous ouvrir les yeux et le cœur, intensifier notre perception, réveiller notre sensibilité, arracher les rideaux d’indifférence apportés par l’habitude.

La dernière phrase du livre concerne encore Dieu : « Seul Dieu a le droit de me réveiller. » Elle est très ambiguë et, sans doute pour cela, touche tant les gens. On pourrait la traduire ainsi : « Si Dieu existe, qu’Il me réveille ; s’Il n’existe pas, laissez-moi reposer en paix. »

 

J. G.-B. : Quel est ce « mystère » dont parle le texte ? Est-ce la foi ?

É.-E. S. : Le mystère dont parle le texte, c’est, bien évidemment, la condition humaine. Notre vie. Quel est son sens ? son but ? sa raison d’être ? son issue ? Personnellement, je pense que nous ne le saurons jamais. Et que nous devons l’accepter. Accepter que ce mystère reste un mystère, nous résoudre à ignorer, perdre l’illusion du savoir, admettre l’incompréhensible, le dépassement. Cultiver cette humilité.

Certes, on peut adhérer à ce que certaines religions ou certaines idéologies nous proposent, mais croire n’est pas savoir. Croire, c’est donner du crédit à une hypothèse, pas posséder la vérité. La foi ne prétend pas apporter une réponse certaine, seulement une réponse subjective, personnelle, transitoire. La foi ne doit pas prendre la place de la science qu’elle n’est pas. La foi demeure fragile, car elle n’est que ce qu’elle est, une petite flamme qui nous réchauffe dans la nuit du savoir mais ne nous éclaire pas.

« Il n’y a qu’une seule solution à la vie, c’est vivre », dit Oscar, conscient qu’il faut se résoudre à ne pas plaquer de fausses réponses sur le mystère. On pourrait ajouter : « Et mourir. »

J. G.-B. : Avez-vous pensé au théâtre en écrivant ce texte ?

É.-E. S. : J’ai tout de suite imaginé que le texte serait aussi bien destiné à la lecture en livre qu’au jeu sur scène. Pourquoi ? Parce que mes textes, je les entends avant de les écrire : Oscar a habité dans mon cerveau pendant plusieurs années avant de me dicter, de sa voix fraîche et fragile, ses lettres. J’ai l’impression de représenter un étrange cas littéraire, un « écrivain oral ». Autant dire un « poisson soluble »…

Sur les planches, l’histoire est jouée par une seule personne, Mamie-Rose, qui commence à relire les lettres d’Oscar puis, se prenant au jeu, devient l’enfant lui-même qui s’adresse à Dieu et le fait revivre dans son propre corps. Elle ne se retrouve elle-même que pour la dernière lettre, la seule qu’elle a rédigée.

Si je préfère un Oscar imaginaire, un Oscar imaginé, si je ne souhaite pas qu’un jeune acteur de dix ans joue Oscar pour de bon, c’est parce que j’ai peur de certaines images. Lorsque je vois un enfant pâle et sans cheveux à cause de sa chimiothérapie, j’éprouve un tel choc que j’ai du mal à m’en remettre. Comme, sous les projecteurs, on ne voit pas Oscar, seulement Mamie-Rose qui l’incarne, on l’entend mieux, on l’écoute, on peut mieux profiter des merveilles qu’il peut nous enseigner.

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