Éric-Emmanuel Schmitt parle de Ulysse from Bagdad

Éric-Emmanuel Schmitt a accepté de répondre aux questions de Laurence Sudret, professeur de Lettres et auteur de l’appareil pédagogique de Ulysse from Bagdad.

 

Laurence Sudret : Dans le journal d’écriture, vous insistez sur la place que prend L’Odyssée dans votre bagage culturel. Ces aventures sont surtout connues du monde occidental, or votre héros est irakien. Pourquoi ?
Éric-Emmanuel Schmitt : L’humanité se régale d’Ulysse depuis deux millénaires et demi. Ce prince grec qui était parti batailler au Moyen-Orient parcourt la Méditerranée à son retour de Troie pendant vingt ans, visitant le monde connu d’alors. Dans l’histoire de la littérature, il est le premier héros voyageur. Si L’Iliade d’Homère racontait une guerre avec de multiples personnages, une épopée collective, L’Odyssée relate le destin d’un homme, une épopée solitaire. Mon roman narre aussi une aventure solitaire, celle de Saad Saad. Or l’époque a changé. Si tout le monde reconnaît encore un héros dans un chef qui rentre d’une guerre victorieuse, personne ne perçoit un héros dans un migrant sans papier. L’identifier à Ulysse lui donne la noblesse que notre temps lui refuse.
Cela me permet aussi de réfléchir sur l’identité. Ulysse était un Grec qui devait retrouver sa cité grecque : son voyage s’achève par un retour. Saad est un Irakien qui fuit son pays et cherche une autre place sur terre : son voyage consiste en un aller simple qui ne se terminera peut-être jamais. Ulysse avait une identité stable, celle de Saad est en mouvement.
Enfin, il me plaît de mêler culture occidentale et culture moyenorientale. Ulysse appartient à toute l’humanité : je voudrais que Saad Saad aussi. Cette volonté de mélange se retrouve dans le titre même, impur et bigarré : Ulysse from Bagdad.
À l’heure où les partisans fanatiques de Daesh détruisent le patrimoine de l’humanité – site de Palmyre –, j’essaie, moi, de faire vivre le patrimoine.

L. S. : Les collégiens et lycéens qui étudient la Seconde Guerre mondiale ont pu voir des images d’autodafés nazis qui détruisaient des milliers de livres condamnés et bannis. Dans votre roman, le père de Saad Saad préserve et protège les livres des auteurs interdits et étrangers.
Selon vous, le livre a-t-il toujours un rôle essentiel de préservation du savoir et de la pensée aujourd’hui ?
É-E. S. : Seuls les tyrans et les dictateurs ont bien mesuré l’importance des livres : ils les brûlent et les interdisent. Chaque despote arrivant au pouvoir ferme les bibliothèques, car il considère que le bagage de ses sujets doit se limiter à un livre, un seul à l’exclusion des autres – soit un livre sacré, soit le livre rédigé par le tyran. Il se défie de la liberté que flattent et entretiennent les livres. Il tient à récrire l’histoire d’une façon qui le met en valeur. Il vise à éradiquer toute pensée qui n’est pas la sienne. On brûle les livres avant de brûler les hommes. Faites très attention. Méfiez-vous de celui qui balaie les livres pour n’en garder qu’un seul. Combattez celui qui les déteste et les craint : c’est votre liberté qu’il déteste et qu’il craint.

L. S. : Sur le même thème, on dit souvent aujourd’hui que les jeunes ne veulent plus lire ; que diriez-vous à un collégien ou à un lycéen pour l’encourager à lire un livre ?
É-E. S. : Pourquoi se priver d’un tel plaisir ? Il n’y a pas de solitude pour celui qui lit, pas d’ennui, pas de temps perdu. Et, de surcroît, ce plaisir rend plus humain et plus intelligent. Il agrandit la vie.

L. S. : Votre roman se termine sur une note résolument optimiste : l’espoir. Dans votre journal de lecture, vous montrez à quel point les rencontres avec les « déracinés » qui vous ont raconté leur histoire – leur origine – vous ont touché, ému, bouleversé. On sait que vous revendiquez votre optimisme, mais l’espoir ne vous a-t-il jamais quitté face aux événements tragiques de ces dernières années ?
É-E. S. : Il ne faut jamais cesser d’espérer et de lutter. Se résigner, c’est non seulement consentir au mal, mais accepter l’idée que le mal se propage, que ce sera pire demain, et pire le surlendemain… Le pessimiste oisif se rend complice du mal. L’optimiste actif s’engage et tente de changer le monde pour l’améliorer.
En réalité, plus l’actualité me fournit l’occasion de gémir, plus mon optimisme s’épanouit. Les raisons de désespérer fortifient mon espoir.

L. S. : Vous entretenez un lien étroit avec le cinéma. Quand vous écrivez, le « film » de l’histoire se déroule-t-il dans votre esprit, un peu comme le lecteur se crée ses propres images à la lecture du roman ?Avez-vous songé à une adaptation cinématographique de votre roman ?
É-E. S. : Lorsque j’écris, j’entends plus que je vois : les paroles des personnages s’imposent. Et je ressens leur énergie. Bref, l’écriture me connecte à beaucoup d’éléments invisibles. Quant aux images, je préfère les provoquer chez le lecteur plutôt que les peindre exhaustivement avec mes mots. J’aime suggérer, pas décrire. Mon meilleur lecteur est un lecteur actif dont
l’imagination, simulée par mon texte, fabrique elle-même le film.
J’apprécie de tourner des longs métrages. En vérité, j’adorerais mettre en scène Ulysse from Bagdad, pour la variété des lieux, pour les savoureuses rencontres entre Saad et son père, mais je n’essaierai même pas, car le cinéma mange trop le temps. Dans la durée d’un film – préparation, tournage, montage, sortie –, je peux écrire plusieurs livres. Comme je ne suis pas persuadé d’être immortel, je me consacre donc d’abord à tous les récits que j’ai dans mon imagination. Que d’autres fassent le film, volontiers… Évidemment, je ne dirais pas cela si le cinéma constituait
mon unique mode d’expression.

L. S. : On dit souvent que la plus grande qualité d’un écrivain est de « donner à voir » à son lecteur. Dans votre journal d’écriture, vous évoquez votre « capacité d’empathie ». Selon vous, avant de donner à voir l’autre, l’écrivain doit-il être capable de devenir cet autre avant de le faire vivre sur le papier ?
É-E. S. : Il y a deux types d’écrivains, celui qui parle de lui, celui qui parle des autres. Le premier analyse, le deuxième imagine. Le premier, dépourvu d’imagination, explore le monde uniquement à partir de sa subjectivité. Le second a de l’imagination et parcourt le monde en devenant des personnages divers.
L’un n’est pas meilleur que l’autre. Montaigne qui s’examine ne vaut ni plus ni moins que Balzac qui s’infiltre dans les peaux. Ils demeurent des géants : Montaigne un géant à visage unique, Balzac un génie à mille visages.
Le don d’empathie, le don de sentir ce que sent l’autre, de penser ce que pense l’autre, un don que j’exerce dans la vie courante, m’a beaucoup aidé dans mon activité de romancier et de dramaturge. Joint à l’imagination, il me permet de créer à l’infini.

 

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