Eric-Emmanuel Schmitt parle de L’Enfant de Noé

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Éric-Emmanuel Schmitt a accepté de répondre aux questions de Laurence Sudret, professeur de Lettres et auteur de l’appareil pédagogique de L’Enfant de Noé.

Laurence Sudret : Vous vous attachez, dans votre récit, à montrer que la vraie grandeur de l’homme est dans la tolérance. Rudy évolue moins bien de ce point de vue-là que Joseph, qui comprend assez vite qu’il peut être le « creuset » de deux cultures et deux croyances. Le manque de tolérance de la société occidentale pose-t-il toujours problème ?

Éric-Emmanuel Schmitt : La nécessité de la tolérance est plus forte que jamais car notre monde est divers, moins gris et moins homogène qu’avant, proche du manteau multicolore d’Arlequin. Dans une même société, il y a désormais des teintes de peau variées, des êtres d’origines géographiques différentes, de religions sans rapport. Pour vivre ensemble, la solution n’est pas d’exclure mais de se comprendre, de se connaître, de développer la curiosité de chacun pour l’autre. Les romans, les pièces de théâtre et les films permettent cela.
L. S. : Quelle autre intolérance souhaiteriez-vous dénoncer ?
É.-E. S. : Je n’aime pas le regard que l’Europe actuelle jette sur les migrants. Nous les considérons comme des sous-hommes, nous les refoulons, les parquons, les chassons ; nous les forçons à jeter à la mer leurs papiers d’identité s’ils en ont un, ou bien à vivre dans la clandestinité, exploités par des employeurs qui les utilisent quasiment comme des esclaves. Un de mes romans récents, Ulysse from Bagdad, raconte cela, le voyage d’un jeune Irakien pour gagner l’Angleterre.
L. S. : Dans votre cycle de l’invisible, vous interrogez les différentes religions. Une particularité de L’Enfant de Noé est que, comme dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, une religion est abordée en regard d’une autre. Ce faisant, vous créez des passerelles et mettez en avant les ressemblances, au lieu de pointer les différences. Est-ce à dire que vous allez au-delà de la simple question d’appartenance religieuse ?
É.-E. S. : J’essaie de montrer qu’à l’intérieur de chaque religion, au-delà des différences apparentes, il y a peut-être un cœur universel, un corps de messages qui peut parler à tout le monde. Non seulement les hommes se posent les mêmes questions et rencontrent des difficultés semblables, mais il y a parfois quelque chose de commun dans les réponses, ou quelque chose de partageable. Ainsi l’épicier musulman de Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran peut être reconnu comme un sage même par un juif, un catholique ou un athée ; ainsi le Père Pons dans L’Enfant de Noé découvre que le respect est, sinon plus essentiel, du moins plus praticable que l’amour chrétien.
L. S. : Quelle place L’Enfant de Noé occupe-t-il alors dans ce cycle de l’Invisible ?
É.-E. S. : Il offre une lecture du passé – la guerre, la persécution des juifs – mais pour éclairer le présent, où injustice, violence et intolérance continuent leur sinistre carnage. Il montre aussi comment nous devons tous quelque chose à la pensée juive – la notion de respect – même si nous ne sommes pas juifs.
L. S. : La disparition d’une culture est une des inquiétudes majeures du père Pons. La littérature a-t-elle selon vous, un rôle à jouer dans cette lutte contre la disparition du savoir, le génocide d’une culture, l’oubli plus général du passé ?
É.-E. S. : La culture d’un groupe, c’est ce qu’on détruit avec les vies. Parfois, on la détruit avant – les nazis brûlèrent les livres juifs avant de s’attaquer aux personnes –, parfois après. La littérature, c’est l’autre existence d’un peuple, son existence immatérielle, sa mémoire, sa vie spirituelle. Elle est d’autant plus dangereuse pour l’exterminateur qu’elle permet de garder présent entre les pages ce qu’il tente de faire disparaître. Plus forte que les hommes vulnérables et mortels, elle peut renaître, même après un carnage, et insuffler son énergie dans de jeunes êtres.
L. S. : Vous avez le courage d’aborder les sujets que la grande majorité des romanciers fuient : la religion, la maladie de l’enfant avec Oscar et la Dame rose. Est-ce une des missions du romancier selon vous d’obliger le public à regarder ce qu’il ne veut pas voir ?
É.-E. S. : D’abord, ce qui effraie les écrivains n’est pas forcément ce qui effraie les gens ; le public me paraît avoir des intérêts plus variés, plus profonds, plus spirituels, plus intemporels que ce que les média ou les auteurs à la recherche d’un succès immédiat ne le croient. Ensuite, pour moi, le romancier passe un contrat avec le lecteur, il lui dit : je vais t’intéresser, te prendre par la main et t’emmener dans un voyage que tu ne ferais pas sans moi ; tu aborderas des endroits nouveaux, inconnus, qui t’effraient peut-être, mais, aie confiance, je ne te lâcherai pas la main et peut-être me remercieras-tu à l’arrivée. Courageuse, délicate et ferme, telle doit être la poigne du conteur.

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