Éric-Emmanuel Schmitt parle de La Nuit de Valognes

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Éric-Emmanuel Schmitt a accepté de répondre aux questions de Pierre Brunel, professeur à la Sorbonne, spécialiste du mythe de Don Juan et co-auteur de l’appareil pédagogique de La Nuit de Valognes.

 

Pierre Brunel : La Nuit de Valognes est votre première œuvre officielle. Pouvez-vous expliquer les raisons qui ont motivé votre choix ?

Éric-Emmanuel Schmitt : Don Juan, c’est la rupture, l’insolence. Dans chaque siècle, Don Juan remet en question les idées établies : l’honneur, le mariage, l’église, l’amour romantique… Philosophe, écrivain, achevant ma vingtaine d’années dans une époque de liberté sexuelle, je ne pouvais donc faire autrement qu’écrire mon Don Juan. J’en connaissais de nombreuses versions, je savais par cœur celles de Molière et de Mozart, mais je me rendais compte qu’il y avait une lacune énorme : on ne s’était jamais servi de Don Juan pour interroger l’identité sexuelle ! Le personnage le plus sexué et le plus sexuel de l’histoire de la littérature n’avait jamais été, théâtralement, interrogé sur sa quête sexuelle. Par-delà se posait pour moi une question très contemporaine : nos identités sexuelles sont-elles stables ou mouvantes ? Nous nous pensons hétérosexuel ou homosexuel, mais sommes-nous à l’abri d’une surprise ? La vie n’est-elle pas toujours plus forte et plus complexe que nos esprits ne l’imaginent ?

P. B. : Pourriez-vous préciser ce que doit votre Don Juan à la philosophie et à la psychologie en fonction de votre intérêt pour Diderot ?

É.-E. S. : Diderot a eu une grande influence littéraire sur moi. Il m’a appris qu’on pouvait philosopher dans des formes non philosophiques, le conte, le roman, la poésie. Il a voulu porter « les lumières » à tout le monde. Il ose mêler le trivial et le sublime, l’anecdotique et le réflexif, le comique et le lyrisme, il n’a peur de rien. Il m’a rendu le XVIIIe siècle intime : c’est sans doute pour cela que La Nuit de Valognes se passe au XVIIIe siècle et en France. Mais l’homme Diderot, quoique grand amateur de femmes, n’a pas de rapport avec Don Juan : il n’était pas un séducteur mais un homme séduit, comme je l’ai montré dans ma pièce Le Libertin.

P. B . : Avez-vous été influencé par des œuvres précises ayant marqué votre formation intellectuelle et personnelle ?

É.-E. S. : Ce que je vais vous répondre ressemblera à un bric-à-brac. Mais tant pis ! Racine m’a marqué pour l’économie et la concision de sa langue, ainsi que pour son art de transformer le français en musique douce. Molière me plaît pour son audace, son constant mélange de genres, sa verdeur. Enfin, Tennessee Williams m’a démontré que le théâtre était toujours vivant. En dehors de ceux-là, mon écriture est très nourrie de musique et d’opéra. Aussi dans La Nuit de Valognes y a-t-il un trio de femmes au premier acte, un grand duo nocturne au deuxième, un troisième acte scherzo en rondo [le scherzo désigne un morceau de musique gai et vif tandis que le rondo définit l’alternance d’un refrain et de couplets]. Mais le changement de tons, de rythmes, d’humeurs correspondent aussi à des nécessités musicales. J’entends mes pièces au moment où je les écris.

P. B. : Comment l’idée de l’épisode de l’automate vous est-elle venue et quelle(s) valeur(s) ou quelle(s) fonction(s) lui attribuez-vous ?

É.-E. S. : Dans les Don Juan classiques, Don Juan rencontre la statue du commandeur. Mon idée était qu’il rencontre le Fils du Commandeur. Pas un Dieu de colère et de vengeance mais un Dieu d’amour. J’ai alors reçu cette image fulgurante ; le jeune homme, pris de boisson, s’amuse à faire peur aux passants en jouant l’automate, immobile puis mouvant. Ensuite, je me suis rendu compte que ce thème, « l’apparence d’homme », était intéressant pour décrire le vide ou le malaise intérieur de ces êtres. Elle illustre la difficulté d’être un homme.

P. B. : Quelle(s) signification(s) faut-il attribuer à la violence qui parfois surgit des actes ou des paroles de Don Juan (acte IIII, sc. 8), ou des paroles de la Religieuse (acte III, sc. 11) ?

É.-E. S. : Cette violence est la mienne, celle d’un homme qui ne comprend pas mais qui voudrait comprendre. Elle exprime une fondamentale insatisfaction : en vivant, on joue un jeu dont on ignore les règles. Doit-on les inventer, ces règles ? Ou les retrouver ? Dieu nous les a-t-il données ? S’il l’a fait, pourquoi se tait-il depuis ? Le fait que Don Juan et la Religieuse interpellent Dieu est très significatif : elle et lui sont comme les doubles aux extrêmes : elle dévote, lui provocateur. Tous les deux sont en rapport constant avec Dieu : elle pour obéir, lui pour le défier. Mais aucun des deux n’obtient de réaction. Dieu demeure retranché dans son secret. Du coup, affleure l’idée que Dieu se comporte comme le Diable. Ce thème, j’allais le développer dans la pièce suivante, Le Visiteur [Classiques & Contemporains n°42].

P. B. : Pourriez-vous donner quelques pistes pour éclairer la question délicate de la sexualité dans La Nuit de Valognes ?

É.-E. S. : Don Juan est plus un homme de désir qu’un homme de plaisir. Il court après les femmes plus qu’il n’en jouit. Ce n’est pas un voluptueux mais un séducteur. Je doute qu’il soit sensuel, grisé, ivre, satisfait lors de sa relation sexuelle ; chaque expérience le laisse sur sa faim puisqu’il éprouve le besoin de changer immédiatement de femme. En cela il diffère de Casanova qui, en vrai gourmet, explore pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, les possibilités d’extase qu’il trouve avec une même partenaire. Don Juan cherche à apaiser une soif qu’aucune étreinte ne comble. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il cherche plus dans la sexualité que la sexualité : il cherche l’amour. Il souhaite qu’une femme le retienne, l’arrête dans son errance, lui apportant une raison de rester. Là est son erreur : il poursuit l’amour au bout du désir, donc chez une femme. L’idée fondatrice de La Nuit de Valognes repose sur cette ruse : présenter l’amour à Don Juan en la personne d’un homme, c’est-à-dire d’un être qu’il ne désire pas. Car je ne fais pas de Don Juan un homosexuel qui se serait ignoré ; dans ma pièce, il demeure hétérosexuel, attiré d’ordinaire par le sexe féminin, ce qui rend encore plus troublant et déroutant ce qui lui arrive : tomber amoureux d’un homme ! Du coup, il n’est même pas capable de s’en rendre compte. Il lui faudra le procès, ce guet-apens et la discussion avec Angélique pour concevoir rétrospectivement ce qui s’est réellement passé en lui. Dans la pièce, le chevalier aime les hommes, Don Juan les femmes. Le chevalier comprend donc très vite ce qui leur arrive et, en éprouvant de la honte, il se suicide ou « se fait suicider » par Don Juan. Mais les paroles prononcées par le jeune homme avant de s’éteindre n’ont pas suffi à éclairer Don Juan, trop loin de l’idée qu’il puisse aimer, et surtout aimer un homme. Ce sera donc une révélation à retardement.

P. B. : L’expérience de l’amour non liée au sexe, car le dépassant infiniment, ne rejoint-elle pas la question philosophique de l’éros et de l’agapé grecs et ne va-t-elle pas dans le sens d’une récupération religieuse ?

É.-E. S. : J’apprécie cette question, mais je ne peux y répondre sans en faire exploser les termes. Éros : amour des corps. Agapé : amour des âmes. Certes, la fausse piste de Don Juan est sans doute d’avoir recherché l’agapé dans l’éros. Cependant, l’amour qu’il va éprouver pour le chevalier, à sa grande surprise, comprend bien ces deux dimensions : spirituelle et physique. Angélique, en définissant l’amour, le lui révèle : il regardait le chevalier comme Angélique regarde Don Juan ! Don Juan va donc saisir, avant le tombé de rideau, qu’il peut aussi bien et aussi légitimement  aimer un homme qu’une femme. Car certaines rencontres sont fortes, fracassantes, capables de détruire les habitudes de la libido en la rendant plus plastique, plus mobile, indécise. Là, mon discours prône la liberté absolue et la tolérance, et je doute qu’il puisse plaire aux religions très frileuses voire congelées sur ces questions de mœurs. Excepté le bouddhisme…

P. B. : Selon vous, quelle position cette première pièce occupe-t-elle parmi vos œuvres ?

É.-E. S. : Je la revendique totalement. Certes, il y a ça et là des traces de jeunesse qui m’attendrissent : les clins d’œil aux autres Don Juan, le goût de la belle phrase qui tient à montrer que je suis bien un écrivain ; j’ai appris depuis à me simplifier et à abandonner ces coquetteries. Cependant, je suis en phase avec ce qui s’y dit, amusé et ému, et je demeure frappé par sa cohérence avec ce qui allait suivre, voire son aspect prémonitoire. Don Juan entre, fatigué, dans un vieux monde dont il ne veut plus et dont il va dynamiter tous les repères, toutes les certitudes pour, à l’aube, naître à un monde nouveau, reconstruit, plus riche et plus complexe. C’était moi. C’est toujours moi. Interroger nos évidences, les balayer et découvrir avec humilité l’infinie richesse de l’univers.

P. B. : N’avez-vous jamais songé à écrire un « essai philosophique » sur Don Juan adapté à notre temps et à ses préoccupations ?

É.-E. S. : J’ai choisi de m’exprimer à travers la fiction. J’aime surtout raconter des histoires, même si  je m’arrange pour qu’elles ne soient pas insignifiantes.

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