Eric-Emmanuel Schmitt parle de Crime parfait-Les mauvaises lectures

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Éric-Emmanuel Schmitt a accepté de répondre aux questions de Laurence Sudret, professeur de Lettres et auteur de l’appareil pédagogique de Crime parfait-Les Mauvaises Lectures.

Laurence Sudret : Dans vos nouvelles, vous semblez aimer brouiller les pistes sans laisser à vos lecteurs la possibilité de s’installer dans la certitude. « Crime parfait » raconte l’assassinat d’un mari par sa femme, mais l’enquête menée à ce propos n’est pas essentielle : paradoxalement, c’est l’enquête que la meurtrière conduit elle-même qui nous préoccupe. De la même façon, « Les Mauvaises Lectures » évoque un mystère qui plonge le héros dans un tel état d’angoisse qu’il est amené à ignorer la réalité très prosaïque qu’il a sous les yeux. Un peu comme Simenon, vous n’emmenez jamais le lecteur là où il croit aller a priori ; est-ce une volonté délibérée de votre part ?

Éric-Emmanuel Schmitt : J’aime surprendre les lecteurs autant que les lecteurs aiment être surpris. Or, pour les étonner, il faut d’abord les intéresser, puis leur donner quelque chose à attendre. Ce chemin, je dois à la fois le tracer – sans lui, le lecteur n’aurait pas envie de poursuivre –  et le quitter –   sans un écart, il n’y aurait pas moyen d’étonner. S’installe donc un jeu de pistes entre les lecteurs et moi. D’ailleurs ce jeu, après plusieurs nouvelles, finit par devenir un mode d’emploi. Ce que les lecteurs espèrent, c’est non pas avoir raison, mais se faire toujours surprendre. Pourquoi est-il si important de surprendre ? La surprise crée l’émotion, l’émotion suscite la réflexion. A la fin de chaque nouvelle, on peut se repasser tous ses épisodes dans le cerveau à la lumière de ce que nous ont appris les dernières lignes. En réalité, la chute finale engendre une relecture.

L.S. : Ces deux nouvelles se rapprochent du genre policier. Êtes-vous, vous-même, amateur de ce type de textes ? Si oui, de quel(s) auteur(s) en particulier ? Et que recherchez-vous le plus dans ces lectures : le suspense, la peinture de personnages souvent étonnants… ?

É.-E.S. : Pour moi, le roman policier est le roman de l’intelligence. Il sollicite la sagacité du lecteur, lui demande de soupçonner, de raisonner, de deviner, de démêler bons et mauvais indices. J’en parcours souvent pour me distraire. Cependant, je quitte vite ce genre de lecture car je ne suis jamais complètement satisfait. Si l’ultime chapitre me donne la clé de l’énigme, il clôt l’histoire aussi. Dans mes livres, je préfère que la fin soit ouverte, pousse à réfléchir, voire à relire. Mes fins ne sont pas des fins mais des nouveaux débuts.

L.S. : Dans les deux nouvelles, les personnages évoluent dans le non-dit, l’absence de communication qui entraîne leur malheur : Gabrielle se trompe sur son époux et Gabriel ne comprend apparemment pas le changement de comportement de son épouse ; Maurice passe à côté des quelques changements de sa cousine…. Vos personnages sont-ils, sur ce point, à l’image de l’homme en général, et est-ce un moyen pour vous de dénoncer ce travers ?

É.-E.S. : Ce travers appartient à la nature humaine. Chacun voit ce qu’il a déjà vu – par paresse  – ou ce qu’il souhaite voir – par facilité. Nous restons enfermés dans notre subjectivité comme dans une prison : le seul moyen d’ouvrir la porte de la cellule, c’est de parler. L’imagination de Gabriel, Gabrielle et Maurice finit par devenir néfaste car jamais l’un d’eux n’a vérifié par un échange de mots la pertinence de ce qu’il pensait. Faute de communication, la violence arrive. Par violence, j’entends tout autant le meurtre que la négation des autres.

L.S. : Vos textes semblent toujours lancer au lecteur une invitation à lutter contre l’adversité : la maladie, la mort d’un proche, les faiblesses des autres, et même l’agression plus ou moins prononcée du temps qui passe. Comment l’expliquez-vous ?

É.-E.S. : Sans ignorer le tragique de nos vies, je cherche en l’homme ce qu’il y a de beau, de grand, d’intelligent. Puisque les malheurs sont évidents, inéluctables, inventons une stratégie pour les supprimer ou les compenser. Jamais, je ne baisse les bras et me résout à l’inaction. Cela s’appelle l’optimisme : l’énergie alliée au courage.

L.S. : Dans un entretien publié dans le magazine Lire[1], vous confiez, à propos de la deuxième nouvelle de ce recueil : « Mon personnage est l’exemple type du lecteur positiviste, très intelligent mais incapable de lire un roman ou une pièce parce que lire un roman ou du théâtre exige plus que de l’intelligence : de l’imagination. Cette nouvelle montre que lorsque l’on se coupe de la vie imaginaire, de l’imagination, on s’expose à de graves dangers… ». Pensez-vous que l’imagination puisse se travailler et s’enseigner ? Notre société lui laisse-t-elle, selon vous, assez de place ?

É.-E.S. : Rien de plus méprisé dans notre civilisation que l’imagination. Quand on en parle, on la désigne comme « la folle du logis », une puissance irrationnelle, une génératrice de nébulosités. Or c’est faux. Seule l’imagination est capable de fournir l’hypothèse – en science ou ailleurs -, seule l’imagination nous permet, le temps d’une histoire, de vivre dans une autre peau, un autre temps, un autre lieu. Je crois vraiment qu’il existe une « connaissance par l’imagination », celle qu’exercent l’écrivain et son lecteur. L’imagination a aussi des vertus morales : elle est le seul chemin qui permet de passer de soi à l’autre.

L.S. : Marcel Pagnol, dans sa préface à La Gloire de mon père, oppose le statut du dramaturge et celui du romancier. Il confie : « m’asseoir en face du lecteur qui me regardera fixement pendant deux ou trois heures : voilà une idée bien inquiétante, et qui m’a longtemps paralysé ». Il considère en effet que le rôle du dramaturge est moins « dangereux » car ce dernier se cache, d’une certaine façon, derrière les interprètes de son texte. Il ajoute néanmoins que le romancier a un avantage sur l’auteur de théâtre, son lecteur : « Le lecteur – je veux dire le vrai lecteur – est presque toujours un ami. Il est allé choisir le livre, il l’a emporté sous son bras, il l’a invité chez lui. » Vous, qui portez également les deux « costumes », partagez-vous cette opinion ?

É.-E.S. : Le dramaturge peut être trahi, pas le romancier. Si une pièce est mal montée – erreurs de casting, errances dans la mise en scène -, elle semblera mauvaise au spectateur. Le roman se présente nu, sans vêtements, sans interprètes, sans régisseur, sans décorateur, sans éclairage, sans cadre de scène. Il a plus de chance d’être perçu pour ce qu’il est mais il ne peut pas être amélioré non plus ! Seul le lecteur peut trahir le romancier, en le lisant au travers d’un préjugé, en ne saisissant pas le propos. Il faut donc que le lecteur ait du talent. Un livre, c’est un lecteur.

L.S. : Dans une interview publiée par le Financial Times en 2010, vous confiez que vous n’êtes pas collectionneur et que vous n’êtes pas particulièrement attaché aux objets. Quel regard portez-vous sur l’objet « livre » ? Le format, la couverture, les éditions anciennes ou modernes ont-elles un intérêt à vos yeux ? Les collégiens et lycéens ont souvent tendance à écrire sur leurs livres pour prendre des notes, souligner des passages importants ; pensez-vous, comme certains, que le livre ne doit pas être traité de la sorte ?

É.-E.S. : J’annote les livres, les plie, les malmène. Ils m’appartiennent. J’inscris ma lecture en eux. C’est à ce prix là qu’ils me plaisent vraiment et que je les garde à la maison. Un livre ne doit être vierge que la première fois.

L.S. : Dans l’entretien publié dans le magazine Lire[2], vous critiquez les romans trop longs, et vous précisez : « La Rêveuse d’Ostende est une nouvelle de 120 pages que j’ai réécrite plusieurs fois, jusqu’à ce que j’arrive à condenser le récit en si peu de pages tout en conservant la complexité narrative : j’enlevais le gras au fur et à mesure, jusqu’à ce qu’il ne reste que ce qui devait rester. Les textes courts me demandent toujours beaucoup plus de travail que les longs romans. » Quel est votre sentiment de lecteur face à de longs romans, comme ceux de Victor Hugo (Les Misérables, Les Travailleurs de la mer…) ou encore de Dumas (Les Trois Mousquetaires dont vous avez tiré l’adaptation Milady) ? Préférez-vous personnellement la lecture de nouvelles à celle de romans ?

É.-E.S. : Je ne compare pas  roman long et nouvelle car ils correspondent à des élans de lecture différents. Si je m’immerge dans un roman de six cent pages, c’est parce que j’ai envie d’aller habiter un autre monde longtemps. Si je lis une nouvelle, c’est pour satisfaire une soif d’humanité et de réflexion sur l’instant.

[1]              Avec François Busnel, 2008.

[2]              Avec François Busnel, 2008.

 

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