Éric-Emmanuel Schmitt parle de 13 récits d’enfance et d’adolescence

Éric-Emmanuel Schmitt a accepté de répondre aux questions de Sylvie Coly, professeur de Lettres et auteur de l’appareil pédagogique de 13 récits d’enfance et d’adolescence.

Sylvie Coly : Comment définiriez-vous le récit d’enfance et d’adolescence? Quelles sont les caractéristiques qui le distinguent des autres récits ?

Éric-Emmanuel Schmitt : C’est le récit le plus universel car le lecteur, comme l’auteur, a déjà traversé l’enfance et l’adolescence. Moins abstrait qu’un roman d’amour, qu’une chronique de guerre, qu’une fiction politique ou qu’une épopée spirituelle, il évoque une réalité connue par tous. Paradoxe ! Parce qu’il se réfère à un âge que chacun de nous a vécu, il se montre très singulier. Aucune enfance ne ressemble à une autre. Si nos problèmes se révèlent souvent identiques, nos histoires demeurent uniques, peuplées de personnages sans équivalents, situées dans des contextes particuliers. Rien ne procure autant le sentiment « du même et du différent » que le récit d’enfance, un genre qui cultive l’humanisme, cette idée que nous sommes à la fois semblables et divers. Il affûte aussi le sens critique car il déploie un art du double niveau, l’écart entre le passé et le présent, la distance entre ce que l’enfant perçoit et ce que comprend l’adulte qui raconte. Cette amplitude permet de s’interroger sur la société, sur les motivations des individus, sur leurs codes, sur leurs préjugés. La « naïveté » de l’enfant a une profondeur décapante qui remet; en question les prétendues évidences ainsi que les idéologies dominantes. En fait, c’est un genre intelligent qui assure un travail philosophique qu’on pourrait, en paraphrasant Nietzsche, nommer « généalogique » : il montre comment un être se construit, par/avec/contre les siens et la société, libre en même temps que déterminé. Il nous fait rentrer, avec un mélange de recul et d’empathie, dans l’atelier où l’on fabrique des hommes…

 

S. C. : Vous avez écrit de nombreux récits mettant en scène des enfants. Nous pensons par exemple aux enfants qui peuplent le « Cycle de l’invisible». Pourquoi cet intérêt accordé à l’enfance ?
É.-E. S. : Pour moi, l’enfant est spontanément philosophe. Il s’étonne, il s’interroge, il doute, il réfléchit. Même s’il s’adapte à tout, pour lui rien ne va de soi. À la différence de l’adulte, il transporte dans ses bagages davantage de questions que de réponses. Il cherche encore. Mieux, il ne prétend pas savoir quand il ne sait pas. Il reste doté d’une ignorance humble, confiante, il souhaite apprendre. Dans mes récits d’enfance, je confronte des enfants à des situations graves et je raconte leur cheminement. Ils ont souvent la chance de rencontrer des adultes intelligents, qui détiennent des convictions, mais ne les imposent pas brutalement. Ce qui m’intéresse – et on le voit bien dans les extraits que vous avez choisis –, c’est la confrontation, l’échange d’idées. Du dialogue ne sort pas toujours la vérité, mais le dialogue témoigne constamment d’une recherche de vérité. Aussi important que l’enfance me semble « l’esprit d’enfance », une qualité d’adulte celle-là, la capacité d’être surpris, de s’émerveiller, d’accueillir chaque moment vécu comme si c’était la première fois.

 

S. C. : Est-il difficile, pour un écrivain, de donner la parole à un enfant ? Cela demande-t-il un effort stylistique particulier ?
É.-E. S. : C’est une contrainte libératrice ! Arriver à produire une page qui n’a pas l’air écrite, qui respire le naturel, qui semble juste et improvisée, voilà un défi stimulant. Je dois limiter mon vocabulaire – ce qui me conduit parfois à devenir « poète » par disette de mots, m’obligeant à trouver l’image juste, à inventer des métaphores surprenantes. Je dois aussi viser à la simplicité, ce qui correspond à mes tendances les plus profondes. Dire en quelques mots une réalité complexe, rien ne me passionne autant. Surtout qu’il ne faut pas confondre la simplicité et le simplisme : le simplisme, c’est l’ignorance des difficultés ; la simplicité, ce sont les difficultés résolues. Enfin le récit d’enfance éloigne de l’académisme, du « bon goût », du snobisme, des modes et du « littéraire » convenu. Un enfant mélange le familier et le sublime, le drôle et le tragique, le sentiment et le détail physique. Quelle régénération ! Ce genre d’écriture est un retour à la source fraîche, une façon de se nettoyer de mauvaises habitudes.

 

S. C. : Quels récits d’enfance autobiographiques vous ont le plus marqué? Pourquoi ?
É.-E. S. : J’avais été bouleversé par le récit de Julien Green, Partir avant le jour, parce que, pour la première fois de ma vie, je me sentais, avec délectation, proche et différent d’un autre homme. Le tome 1 d’À la recherche du temps perdu m’a aussi bouleversé, tant Marcel Proust mettait en mots des sensations primordiales en leur donnant force et sens. Enfance de Nathalie Sarraute me passionne intellectuellement par sa façon modeste et lucide d’approcher le souvenir. Et Romain Gary m’amuse profondément par son don de saisir l’enfance, pas seulement dans sa propre enfance, mais dans l’âge adulte de tous ses personnages.

 

S. C. : Quelles vous semblent être les difficultés auxquelles se heurte un écrivain désireux d’évoquer sa propre enfance ?
É.-E. S. : On n’a pas une enfance mais plusieurs enfances. Cela dépend de l’âge auquel on s’en souvient… Car il n’y a de perception du passé qu’à travers les préoccupations du présent. Toute enfance est contemporaine du narrateur. J’ai souvent rêvé qu’un écrivain nous raconte son enfance à 13 ans, puis à 20 ans, puis à 30 ans, puis à 50, puis à 80. Peut-être n’aurait il pas d’enfance à certains âges, et des enfances très différentes à d’autres. La deuxième difficulté est de se méfier des tics romanesques. Nathalie Sarraute le montre bien dans Enfance, refusant de mettre de l’ordre dans ce qui n’en a pas, de constituer des sensations en personnages, de transformer des lambeaux de pensée en récit organisé. Il y a risque de banalisation romanesque du souvenir. Et puis le récit d’enfance doit se méfier de « l’enfantin » comme la poésie doit se méfier du « poétique ». Nombre de textes souffrent d’images niaises. Mais le pire des écueils demeure la complaisance nostalgique : l’enfance évoquée comme un univers frais, un paradis peuplé de vrais gentils et de grands méchants. Combien d’autobiographies me sont tombées des mains à cause de pages trop sucrées…

 

S. C. : Dans Ma vie avec Mozart, votre roman autobiographique, vous évoquez vos quinze ans. Avez-vous déjà songé à remonter davantage le temps et à raconter votre enfance ?

É.-E. S. : Se raconter ne constitue pas un but pour moi. J’aime parler de nous, de nous tous, pas de moi. Les rares fois où j’ai dit « je », comme dans Ma vie avec Mozart, j’ai choisi dans mon passé des moments universels, que chacun a pu vivre – la déprime, l’impatience amoureuse, le doute, le chagrin d’amour, le deuil. À mes yeux, l’écrivain doit être autobiographique pour tous, pas autobiographique pour lui ! Et puis j’ai la chance d’avoir de l’imagination – on oublie que cela constitue une qualité essentielle en littérature. Grâce à elle, je peux composer des récits singuliers sans qu’ils soient des récits personnels. Généreuse, elle m’offre tous les « moi » que je ne suis pas. Elle m’ouvre à la complexité humaine. Et je n’aime que cette exploration aventureuse…

 

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