Éric Boisset parle du Grimoire d’Arkandias

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Éric Boisset a accepté de répondre aux questions de Laurence Olier, co-auteur de l’ appareil pédagogique du Grimoire d’Arkandias.

Laurence Olier : Où écrivez-vous ? Quand ? Sur quel support ?
Éric Boisset : J’écris chez moi, le soir de neuf heures à minuit. J’habite une ferme rénovée, en plein cœur du massif des Bauges. Tandis que les loups hurlent sous mes fenêtres, je tapote laborieusement sur le clavier d’un antique ordinateur à lampes. Ma frappe, très lente, s’accorde à merveille avec mon inspiration, qui n’est rien moins que jaillissante. Je progresse à petits pas cassés, comme l’âne de Francis Jammes, broutant des chardons au bord du chemin et testant mille et une combinaisons de mots.
L.O. : Pourquoi écrivez-vous ? Selon vous, l’écriture est-elle compatible avec une autre occupation ?
É.B. : J’écris pour égaler les Maîtres que j’ai admirés ! C’est pourquoi je ne me relis jamais sans tomber de haut. L’écriture n’est pas l’art d’exprimer des idées, mais l’art d’assembler des mots en vue de créer l’émotion. Il ne faut pas chercher la joliesse, mais construire une prose solide et efficace d’un point de vue narratif. « La prose est architecture, et non pas décoration d’intérieur », a dit Hemingway. Je souscris entièrement à ce point de vue. Quant aux autres occupations, elles constituent bien évidemment un mal nécessaire : écrire ne nourrit pas son homme, il faut aller au charbon !
L.O. : Quelle est la source d’inspiration de votre œuvre Le Grimoire d’Arkandias ?
É.B. : Deux lignes de Stendhal, trouvées dans le carnet qu’il portait au revers de son uniforme d’officier de dragons. Il y exprimait le désir de posséder un anneau magique d’invisibilité. À cette époque, j’ignorais tout de l’œuvre de Chrétien de Troyes ! J’ai cru naïvement que Stendhal était l’inventeur du concept. J’ai bien éprouvé quelque remords en lui piquant l’idée. Mais comme lui-même ne s’était pas gêné…
L.O. : Vous documentez-vous avant d’écrire ?
É.B. : Le moins possible, pour ne pas brider mon imaginaire, et aussi parce que je suis d’un naturel paresseux ! Disons que j’essaie d’éclairer avec art les trois bouts de décor que je place dans mes romans. Peu importe que tout soit faux, si au bout du compte, tout paraît vrai ! J’invente, je brode, je développe. Je procède par analogies et par déductions. Et au final, j’obtiens du « plus que vrai », c’est-à-dire du « surnaturel », au sens propre du mot.
L.O. : Pour qui écrivez-vous ? Quelle place occupe le lecteur dans l’écriture de vos romans ?
É.B. : J’écris pour un lecteur idéal, qui aurait la même sensibilité que moi. Je ne cherche pas particulièrement à flatter le goût du public. D’ailleurs, j’ignore ce qu’il aime ! J’écris ce que je voudrais lire, tout simplement.
L.O. : Avez-vous des messages à transmettre aux lecteurs (notamment au sujet de la lecture, de la tolérance) ?
É.B. : La lecture est un merveilleux tremplin pour le rêve. L’imaginaire pistonne à pleins tubes ! Chaque lecteur fait œuvre de création. Il imagine les décors, les visages des héros, le ton de leur voix, et ces représentations sont différentes pour chacun. L’identification est donc parfaire ! C’est toute la supériorité de la lecture sur les autres formes d’expression artistique. Au cinéma, par exemple, tout le monde voit le même acteur. Idem avec les bandes dessinées, qui ne sont la plupart du temps que l’interprétation d’une œuvre écrite : le scénario ! Pour ce qui concerne la tolérance, je dirai que je suis allergique à toutes les formes d’intolérance, ce qui est en soi une marque d’intolérance, que j’assume et que je revendique ! J’aime la différence, le brassage ethnique et culturel. « Là où se croise les races, jaillit la source de la culture ! »
L.O. : Que pensez-vous des cadres socioculturels ? Les règles de l’édition, les médias, les prix littéraires influencent-ils votre activité ?
É.B. : Je me soucie fort peu des règles de l’édition, dans la mesure où mon éditeur s’est toujours montré compréhensif avec moi. Le Grimoire d’Arkandias a été publié pour la première fois dans une collection dont tous les titres comptaient moitié moins de pages : on ne m’a pourtant pas imposé la moindre coupure, ni la plus petite retouche stylistique. Croyez-moi, ce respect du texte n’est pas monnaie courante dans le milieu de l’édition ! L’influence des prix littéraires est réelle, mais ne porte que sur les ventes, bien évidemment ! Quant à l’influence des médias, je suis mal placé pour en parler, n’ayant jamais été médiatisé moi-même. Mais je vois mal comment elle pourrait s’exercer sur les processus de création…
L.O. : Quel rôle joue votre histoire personnelle dans l’écriture ?
É.B. : Un rôle capital ! Mes jeunes héros sont le reflet fidèle de l’enfant que j’ai été. Leurs bêtises et leurs mensonges ont commencé par être les miens ! À présent, je ne mens plus du tout et ma conduite est irréprochable, bien entendu.
L.O. : Théophile, l’amoureux des livres, est-ce un peu vous ? L’école vous a-t-elle ennuyé ? Partagez-vous le point de vue de vos personnages sur les professeurs ?
É.B. : À la différence de Théophile, je lisais fort peu étant enfant. J’ai toujours eu davantage le goût des mots que celui des livres. J’ai grandi à la campagne, et ma prime jeunesse a eu pour décor les paysages rôtis de soleil du sud de la France. Je passais mes journées dans les bois. Chaque été, avec mes cousins, nous dormions dans une cabane que mon père nous avait construite dans la poutraison d’un vieux hangar. Nous attendions le soir pour nous échapper et gagner la rivière où nous jouions puis dormions à la belle étoile devant un feu de bois. Nous étions déguenillés, hirsutes, noirs comme des Cafres : le temps le plus heureux de ma vie ! L’école, c’était un autre monde. Je devenais un petit citadin aux cheveux pommadés et aux manières plus urbaines. Comme j’ai toujours eu une tendance naturelle à m’accommoder de toutes les situations, j’étais également à mon aise dans le cadre scolaire. Disons que je vivais en bonne intelligence avec mes professeurs : je les respectais, et en échange, ils me laissaient rêver à ma guise durant les cours.
L.O. : Quel type de lecteur êtes-vous ? Quelle place occupe la lecture dans votre quotidien ?
É.B. : La nouveauté littéraire n’est pas du tout mon fait. Je suis très sélectif, et je dois généralement ouvrir cinquante livres avant de tomber sur un style ou un univers qui m’accrochent. Alors, j’ai tendance à me tourner vers les classiques, en me disant qu’ils n’ont pas franchi sans raison le crible des siècles. Mais même là, il m’arrive d’essuyer de sérieuses déconvenues ! Je me force tout de même à lire quelques pages. Et si je me surprends tout à coup à songer au prix des endives ou à ma note de gaz tout en déchiffrant, je referme le bouquin et le flanque à la poubelle. Tout ce qui ne me passionne pas me tue d’ennui ! C’est vrai pour la lecture, mais aussi, de manière plus générale, pour tous les autres aspects de ma vie.
L.O. : Quel livre emporteriez-vous sur une île déserte ?
É.B. : Un livre magique contenant toutes les bibliothèques du monde ! Car à relire sempiternellement le même bouquin, je deviendrais chèvre ! D’ailleurs, j’emporterais plutôt une chèvre. Tenez, oui : j’emporterais la petite chevrette Ivridichi, qui caracole dans mon roman Nicotratos en faisant tintinnabuler son grelot.
L.O. : Quel est votre rêve de bonheur ?
É.B. : Une rente annuelle de 500 000 francs. L’argent n’a pas d’odeur, mais passé un million, ça sent bon !
L.O. : Que détestez-vous par-dessus tout ?
É.B. : Faire de la peine aux gens que j’aime, et la fraise de veau.
L.O. : Comment aimeriez-vous mourir ?
É.B. : De rire.

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