Didier van Cauwelaert parle de Cheyenne

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Didier van Cauwelaert a accepté de répondre aux questions de Jeanne Dupuy, professeur de Lettres et auteur de l’appareil pédagogique de Cheyenne.

 

Jeanne Dupuy : Quelle est la part autobiographique de votre roman Cheyenne ?
Didier van Cauwelaert : Il m’arrive de ne plus savoir ce que j’ai inventé. Ce qui m’intéresse, c’est le point de rencontre entre l’imaginaire et la mémoire. C’est là qu’est la vérité du romancier.
J. D. : Vous êtes né et vous avez vécu votre jeunesse à Nice, vous portez un nom flamand. Quelle est en vous la part du Sud et celle du Nord ?
D. van C. : J’ai des « racines belges », inventées, ou plutôt « rêvées » à Nice par un petit garçon qui se sentait toléré, mais pas accepté. Mon nom flamand était déformé par mes petits camarades pour signifier « chou vert » en provençal. En Belgique, je me sens chez moi. Je m’identifie dans un monde où la fantaisie et la rigueur sont intimement liées. Un de mes ancêtres, missionnaire, a eu un doigt coupé en donnant la communion à des cannibales…
J. D. : Quels ont été vos rapports avec le théâtre ?
D. van C. : Entre douze et vingt et un ans, j’ai vécu une véritable traversée du désert. Les éditeurs ne voulaient pas de mes romans et ma vie c’était l’écriture. Le théâtre a été pour moi une planche de salut. J’ai joué le rôle de Garcin dans Huis clos de Sartre au grand théâtre de Nice. C’était une réussite collective, il y avait un retour du public. Ce travail en équipe contrebalançait la solitude totale du romancier.
J. D. : Pour quelles raisons faites-vous référence à Goscinny et à Sartre ? à San Antonio ?
D. van C. : Grâce aux pleins d’essence que mon père faisait à la station-service, j’ai reçu en cadeau, à huit ans, Le Petit Nicolas, Les Mots et Bérurier au sérail. Vous voyez, la littérature m’est arrivée par les voitures !
J. D. : Deux femmes icônes apparaissent dans votre roman : Diana Rigg et Barbara, pourquoi ?
D. van C. : Diana Rigg a été mon premier idéal féminin : sexy, bagarreuse, pleine d’humour, faisant corps avec sa voiture. En plus, elle ne faisait pas « dame », c’était « possible » avec elle… Quant à Barbara, j’en ai bassiné des filles avec ses textes et sa musique ! C’était une grande amoureuse. Sa chanson « Marienbad » me touche énormément. Je n’aime pas les choses qui finissent, j’aime les choses qui marquent une pause… la possibilité de se retrouver. Dans cette chanson, tout est encore possible parce qu’on est fidèle à ce qu’on a été, à ce qui s’est passé, à la personne avec qui ça s’est passé… On reste sur la même longueur d’onde, même si on continue d’avancer, seul ou avec d’autres. Ce que je refuse, c’est la déperdition, je ne parle pas de dépossession, je ne suis jaloux ni des choses ni des gens. Je déteste la désinvolture, l’oubli, j’aime garder la densité.
J. D. : L’hôtesse de l’air comme idéal féminin, qu’en pensez-vous ?
D. van C. : L’hôtesse de l’air, dans mon enfance, était sélectionnée pour sa beauté. Elle était chargée de calmer l’angoisse des voyageurs, encore très forte à l’époque. Aujourd’hui, on l’appelle un P.N.C., Personnel Naviguant Commercial, ce qui est beaucoup moins érotique, non ? C’est le seul nom de profession qui ait été masculinisé. Le féministe en moi proteste. Quand je dis féministe… ce qui me scandalise, c’est la façon dont la société traite les femmes seules, les mères célibataires, les divorcées, les indépendantes qui se débrouillent, tout en les flattant par des discours qui ne changent rien à la réalité : différence de salaires, difficultés pour louer un appartement, harcèlement sexuel machinal… Je ne suis pas content de la conduite des hommes, je les trouve nuls. Une femme se conduit rarement comme un salaud. Il y a là, chez moi, quelque chose de très lié au personnage de Cheyenne, à ses rapports avec son entourage.
J. D. : Le personnage de Cheyenne a-t-il réellement existé ? Si oui, est-ce la « copie conforme » du modèle ou une composition cherchant la « ressemblance » ?
D. van C. : Cheyenne a existé. La rencontre à Nice, les épisodes de notre relation sont vrais. Sa mort ? Oui, elle est morte… Je ne donnerai pas de détails… C’est au lecteur de décider. Si je dis ça ce n’est pas uniquement par pudeur, par respect de la vie privée. Il y a des choses que je croyais être vraies et qui ne l’étaient pas. Les gens ne sont jamais résumables à l’idée que l’on s’en fait. Pourtant, ce que j’ai écrit sur Cheyenne dans ce livre est plus fidèle que n’importe quel témoignage en justice. Ce qui est intéressant, c’est de comprendre, d’accompagner la personne. Sa famille, son entourage se sont servis d’elle : on ne l’a pas vue, on l’a cataloguée. Les « rallonges » que j’ai pu lui donner sont plus « vraies » que le reste, j’espère.
J. D. : Dans le roman, vous parlez beaucoup de votre père ; les rapports entre vos deux personnages sont constamment mis en parallèle avec son état de santé. Pourquoi ?
D. van C. : Toute mon enfance, je l’ai vu se battre contre une arthrose qui le paralysait peu à peu, sans lui retirer sa joie de vivre. J’étais pressé de réussir, pour lui, ma vie d’écrivain et ma vie d’amoureux. Mon père a pris sa retraite au moment où je publiais mon premier livre. Ses opérations ont jalonné ma jeunesse. Aujourd’hui, à quatre-vingt-sept ans, c’est un homme de plus en plus « bionique ». Et il nage, fait du tennis, du ski … Les gens ont le goût de la longévité quand ils n’ont jamais fini d’avoir des expériences, de se casser la gueule, de se réparer, de repartir… Il a complètement réussi sa vie, à tous points de vue. Avocat de profession, il a écrit, fait du théâtre, aussi en dehors du prétoire… La différence avec moi, c’est que je suis passé « professionnel ». Ce dont il est très fier. Cette force du père qui se bagarre est très liée pour moi à l’écriture. Il n’a jamais eu le temps que moi j’ai la chance d’avoir, tout en vivant dans l’urgence. J’ai eu l’urgence toute mon enfance, celle de publier mes livres avant sa mort, pour faire vivre ma mère. Je n’ai pas été prisonnier de ce « temps d’enfance qui ne finit pas » comme le chante Jacques Brel. Je piaffais, mais je n’arrêtais pas de bosser…
J. D. : Que pensez-vous du spiritisme et des rapports avec l’au-delà ?
D. van C. : Je vis en bonne intelligence avec les morts ! Adolescent, j’ai eu ma période de spiritisme ; aujourd’hui, je suis passionné par la « trans-communication instrumentale ». Ce sont les voix qui arrivent sur les magnétos, les imprimantes, les écrans-télé. Elles sont étudiées par les scientifiques. On n’est plus dans le subjectif, c’est mesurable, ça existe et échappe à toutes les lois connues, c’est passionnant ! Mon prochain livre parle beaucoup de ces choses. Cela m’intéresse plus que la « voyance », je n’ai pas envie d’être « rassuré », j’ai envie de comprendre. J’ai rencontré des spécialistes de la physique quantique (les « génies » on les comprend, ce sont les gens moyens qu’on ne comprend pas), ils étudient le rapport entre le temps et l’espace, l’ubiquité… Le « point de vue du mort » est quelque chose qui me passionne. Vous allez trouver ça dans mon prochain roman, L’Apparition, avec le point de vue d’une scientifique confrontée aux miracles attribués à un Indien du XVIe siècle. Une scientifique qui est en même temps une jeune femme d’aujourd’hui, « normale ».
J. D. : Étiez-vous un enfant menteur ?
D. van C. : Oui. Je racontais des histoires pour nourrir la réalité. Ce sont nos rêves qui créent le monde et l’entretiennent. Je n’ai pas changé d’avis. « Je suis un mensonge qui dit la vérité », écrivait Jean Cocteau. Mentir ne doit jamais être une facilité gratuite, une lâcheté, mais dire toujours la vérité, c’est de l’incontinence : ce n’est pas parce que c’est vrai qu’il faut le dire, ni le dire à n’importe qui. Cela peut être destructeur. D’ailleurs, qu’est-ce que la vérité ? Un souvenir n’est jamais « vrai » : il est recréé par l’esprit.
J. D. : Vous employez très souvent le mot « imposture », dans Cheyenne et nombre de vos romans. Quel sens ce mot a-t-il pour vous ?
D. van C. : Dans Corps étranger, l’imposture est le moyen de se retrouver. Elle sert à se nettoyer du regard des autres qui veut vous enfermer, qui déteint sur vous, vous paralyse. C’est aussi le moyen d’aller vers autrui, de correspondre avec quelqu’un , de créer des liens. Le déguisement pour aller vers la vérité ? Oui, bien sûr. Pouvoir être celui qu’on a envie d’être, au moment où on le décide.
J. D. : Quand et dans quelles circonstances vous sentez-vous le mieux vous-même ?
D. van C. : Bonne question ! Très sincèrement, c’est quand je réussis à écrire quelque chose qui est exactement ce que j’avais en tête. Ce qu’on appelle un « bonheur d’écriture ». C’est aussi quand je fais plaisir, quand je sens quelqu’un en harmonie avec lui-même, heureux grâce à quelque chose que j’ai pu faire. Mais pour faire plaisir, il faut parfois perturber, déstabiliser. Être « féroce », pas « méchant » (ce n’est pas ma nature, je n’aime pas les rapports de force, les règlements de compte) mais « féroce » car il faut bousculer l’ordre établi, les idées toutes faites, la fatalité. Pour aviver les couleurs, il faut d’abord décaper, avant de repeindre et de retrouver la couleur d’origine. Donc voilà, d’une manière générale, c’est quand je suis tout seul que je me sens le plus moi-même. Et puis souvent, assez souvent, et j’en remercie je ne sais pas qui, mais je le remercie, Dieu, la nature, le hasard… j’ai la chance de rencontrer des gens avec lesquels je triche aussi peu que quand je suis seul. Étant ce que je suis, étant ce qu’ils sont, il se passe quelque chose qui valait la peine de sortir de la solitude. C’est pour ça que je n’ai pas de vie mondaine, que je ne vois pas les gens en groupe, il ne se passe rien en groupe. Deux solitudes qui se rencontrent, cheminent en parallèle, c’est mieux. Spontanément, comme ça, je vois quelqu’un comme MC Solaar, que je ne connais que par ses chansons, j’ai envie d’aller lui dire que j’aime son écriture, qu’on est frères de mots. Je le fais.
[Il se trouve que, lors de l’entretien, MC Solaar, le rappeur, était présent dans la salle. Didier van Cauwelaert est allé le saluer et ils ont échangé leurs coordonnées.]

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