Didier Daeninckx parle de Cannibale

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Didier Daeninckx a accepté de répondre aux questions de Josiane Grinfas, auteur de l’appareil pédagogique de Cannibale.

Josiane Grinfas : Comment vos romans prennent-ils naissance ? Qu’est-ce qui vous conduit vers les faits, souvent historiques, dont vos livres utilisent la matière ?
Didier Daeninckx : C’est souvent le hasard qui est à la base du choix d’un sujet. Mais je pense que nous ne sommes pas tous susceptibles de rencontrer le même type de « hasard ». L’histoire mouvementée de ma famille, le fait que beaucoup de personnes qui m’ont précédé se soient frottées à l’Histoire, avec une majuscule, ont formé mon regard, ma sensibilité et peut-être suis-je plus réceptif à certains travers de la société. Je ne me satisfais pas de la manière dont on explique la marche chaotique du monde ; j’ai toujours besoin d’aller voir de plus près, de démontrer les rouages. J’écris des romans pour essayer de comprendre comment ça marche : je choisis un lieu, une époque, et j’essaie de voir, au moyen de personnages fictifs, comment des hommes, des femmes, arrivent à se débrouiller, à rester humains dans les pires conditions. J’ai, par exemple, écrit un livre, Le Der des ders, qui se passe autour de la guerre de 1914-1918, en pensant très fortement à mon grand-père paternel qui s’est retrouvé, à dix-huit ans, dans l’horreur des tranchées. Un autre, Meurtres pour mémoire, évoque la guerre d’Algérie, et j’ai essayé d’y retrouver mes émotions d’enfant, quand on tuait des gens jusque dans les rues de Paris. Dernièrement, j’ai été choqué par les images de l’incendie de la bibliothèque universitaire de Lyon. Quatre cent mille livres rares, des manuscrits détruits par les flammes allumées volontairement. Je me suis interrogé sur cette question : pourquoi en arrive-t-on à brûler des livres ? Et l’on sait, depuis la dernière guerre, que, quand on commence à brûler la pensée, on ne tarde pas à jeter des hommes au milieu des flammes.
J. G. : Qu’est-ce qui vous a amené vers le peuple kanak et son histoire ?
D. D. : C’est là aussi une suite de coïncidences. Un ami bibliothécaire a été nommé à la direction de la bibliothèque de Nouméa. Il a organisé un réseau de cases-lectures dans les villages kanaks et m’a demandé de venir rencontrer le public à travers toute la Nouvelle-Calédonie. J’étais invité, pendant tout mon périple, une fois par un chef de tribu, une autre par un maire caldoche, une autre par une école publique, une école catholique ou protestante. J’ai pu me rendre compte de la diversité des destins qui se sont croisés sur cette petite île du bout du monde. Dès le premier jour, sur l’île de Lifou, j’ai pris conscience que la culture kanake était essentiellement orale, que le culte de la chose écrite n’existait pas : c’est à la parole donnée qu’on attachait du prix et du respect. Je me suis donc transformé en conteur, et je racontais mes romans, mes nouvelles. En échange, on me racontait des contes et des légendes de Kanaky qui sont gorgés de l’histoire du pays.
J. G. : La partie centrale du roman est constituée par l’histoire que le vieux Gocéné raconte à Kali et Wathiock. Votre désir d’écrivain n’était-il pas de fixer par écrit un peu de la mémoire du peuple kanak ?
D. D. : Aujourd’hui, il existe des écrivains kanaks dont la plus fameuse est la poétesse Déwé Gorédé. Mais le fait que cette culture se transmettait essentiellement par la parole a eu pour conséquence que ce sont d’autres que les Kanaks qui se sont mis à raconter l’histoire de cette île et de ses habitants. Il y a là une sorte de dépossession historique et culturelle. Je ne voulais donc pas « voler » une histoire pour en faire un livre exotique. Il y aurait mille choses à raconter sur ce bout de terre : c’est une véritable mine d’or pour les romanciers… J’ai donc décidé d’écrire une histoire qui se passerait presque entièrement à Paris. Ce que raconte Gocéné, aux deux jeunes révoltés, sur le barrage, c’est donc un épisode d’une histoire française à laquelle une centaine de Kanaks ont été mêlés, malgré eux.
J. G. : Par quel travail transformez-vous un fait divers en matière romanesque ?
D. D. : Je me laisse envahir par une grande masse de documentation. Pour Cannibale, j’ai relu de vieux numéros des journaux de l’époque comme L’Illustration, des romans, revu des photos, des films, j’ai écouté de la musique des années 1930, des chansons qui passaient à la radio et qui aujourd’hui feraient scandale tellement s’y exprime un racisme victorieux et quotidien. J’ai également interrogé des documents sur l’histoire de la colonisation de la Nouvelle-Calédonie, sur les mœurs et la culture kanakes. Peu à peu des thèmes se sont dégagés, se sont imposés. Puis les personnages sont apparus. J’ai su que le livre allait exister quand j’ai pensé à l’histoire d’amour entre Gonécé et Minoé. D’un seul coup, tout devenait évident : Gonécé part à la recherche de sa fiancée dans une ville qui est une jungle mille fois plus hostile que ce pays de « cannibales » avec lequel on fait frissonner les Parisiens. Ensuite tout s’est installé, comme par enchantement.
J. G. : Les événements qui nourrissent vos romans parlent souvent de discrimination et des souffrances qu’elle entraîne. Dans un entretien, vous avez dit à propos du Chat de Tigali : « Si seulement cela pouvait […] faire oublier les mots qui blessent, les mots qui tuent. » Vous considérez-vous un peu comme un médecin des âmes ?
D. D. : J’ai toujours vécu en Seine-Saint-Denis, dans une ville ouvrière qui, depuis des dizaines d’années, accueille des gens du monde entier qui ne peuvent plus vivre chez eux à cause de la faim, de la misère, de la dictature. À l’école, mes amis étaient d’origines italiennes, espagnole, algérienne, pied-noir. Ma famille est à l’image de l’équipe de France de football de 1998 ; à table, on y évoque la Kabylie et la Castille, les Caraïbes ou la Flandre. Je ne supporte pas qu’un être soit écarté, délégitimé, par le fait qu’il soit né autre part ou que les sonorités de son nom viennent d’ailleurs. Au bout de ma rue, une femme venue d’Allemagne a demandé à tous ses voisins de lui ramener des graines, des plantes à leur retour de vacances. Elle a tout planté dans son jardin qui est devenu « le jardin du Monde ». Il y pousse des fleurs incroyables venues de partout et les voisins s’arrêtent un moment pour y retrouver une couleur, une odeur, une beauté de chez eux. J’essaie de faire la même chose avec les mots.
J. G. : Qu’est-ce qui caractérise votre travail quand vous écrivez pour la jeunesse ?
D. D. : C’est curieux, mais je n’ai jamais la sensation d’écrire « pour » un public. Tous les livres que j’ai écrits qui ont été publiés dans une collection pour la jeunesse ont un point commun : je les ai écrits pour « un » enfant bien particulier. Le Chat de Tigali a été composé pour répondre à une question d’une de mes nièces qui, toute petite, avait été victime de propos racistes à cause de son nom de famille venu de l’autre côté de la Méditerranée. La Papillonne de toutes les couleurs est en fait l’histoire que je racontais à ma fille tous les soirs, pendant des années, pour qu’elle trouve le sommeil. Un jour, elle avait alors quinze ans, elle m’a demandé de la lui raconter une nouvelle fois. Je me suis dit : « C’est reparti pour dix ans ! » J’ai donc décidé de la fixer sur papier et c’est devenu un livre. Ce sont les seules fois où le lecteur est présent au moment de l’écriture.
J. G. : Comment définiriez-vous la littérature engagée ?
D.D. :  C’est toujours compliqué de répondre à une telle question. Jacques Prévert avait trouvé une réponse : « Je fais de la littérature dégagée », disait-il. J’aurais aimé être le premier à trouver la repartie. Dans chacun de mes romans, j’aborde des problèmes graves, je mets en scène des dysfonctionnements de la société, de l’État. Pourtant, je cherche jamais à donner une leçon de choses au lecteur. J’essaie véritablement de savoir comment un humain réagit quand il est plongé dans la plus difficile des situations, comment il parvient à trouver le chemin de la morale humaine, de la solidarité. La tonalité de mes livres est celle-ci. En fait, quand Prévert répond « dégagé », il indique une volonté : on ne peut écrire vraiment qu’en étant libre, en étant dégagé de toute pression, de toute obligation, de tout pouvoir, de tout parti. La littérature ne cherche pas à prouver, mais à dire. Son seul engagement est la vérité.
J. G. : Pour quelles mémoires avez-vous encore envie de vous battre ?
D.D. : Une partie seulement du monde est dans une zone de prospérité. La majorité des habitants du globe vivent dans des conditions inhumaines. Ici, tout nous pousse à l’égoïsme, à n’ouvrir les yeux que sur cette fraction de monde préservée. Je pense souvent à ces deux enfants africains qui tentaient de venir en France, cachés dans le train d’atterrissage d’un Airbus, et qu’on a retrouvés morts de froid. Ils avaient écrit une lettre bouleversante à « Messieurs les présidents d’Europe » pour attirer leur attention sur le drame que vivent les Africains. J’aurais envie que cette lettre soit affichée près de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, pour montrer le chemin qu’il nous reste à parcourir vers l’égalité.

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