Didier Daeninckx parle de 21 récits policiers

Didier Daeninckx a accepté de répondre aux questions de Josiane Grinfas, auteur de l’appareil pédagogique de 21 récits policiers.

Josiane Grinfas : Comment définiriez-vous le récit policier ? Quelles sont les caractéristiques qui le distinguent des autres récits ?
Didier Daeninckx : Le problème posé par la définition d’un genre littéraire réside dans le fait que les écrivains s’ingénient chaque jour à contredire les lois admises tout en en inventant de nouvelles ! Le roman policier peut ainsi se diviser en roman à énigme, en roman de procédure, en roman d’enquête scientifique, en roman noir, en polar… Et si l’on regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que chaque auteur, en fait, privilégie un aspect de ce genre littéraire, le met au premier plan. Ce peut être la description de la figure du justicier, de celle du criminel, la logique déductive, l’influence de la ville moderne sur le parcours des individus, le poids que l’histoire fait peser sur les gens ordinaires. Nombre de romanciers ont dressé des listes des « ingrédients » nécessaires à une bonne intrigue sans que cela empêche d’autres écrivains de s’en passer allègrement ! Le roman policier est un exercice de liberté comme toutes les aventures littéraires. On y fait la chasse aux meurtriers bien sûr, mais on y traque surtout les lieux communs, les stéréotypes, tout ce qui a déjà été dit.
J. G. : Selon vous, pourquoi les romans policiers, français et étrangers, ont-ils été reconnus comme textes littéraires si tardivement ?
D. D. : Au xixe siècle, qui a pourtant donné naissance aux plus grands génies littéraires, on se défiait du roman pour sa trop grande proximité avec le développement de l’imprimerie, du journal quotidien, du feuilleton.Une méfiance renforcée quand des millions de personnes ont eu accès à l’apprentissage de l’écriture, de la lecture. Quand le roman a fini par s’imposer grâce à Victor Hugo, Honoré de Balzac, Gustave Flaubert, cette défiance s’est focalisée sur le roman d’aventure, le roman policier. Pendant longtemps on a jugé un genre littéraire alors que les romans se jugent à l’unité. Dans les années 1950, on lisait « un polar », « une Série Noire » sans même signaler le nom de l’auteur comme on regarde aujourd’hui une « série télévisée » sans prêter attention au nom du scénariste, du réalisateur. C’est par la force de leur imaginaire que les auteurs comme Simenon, Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Daniel Pennac, Manuel Vásquez Montalbán, Fred Vargas, ont réussi à imposer leur singularité.
J. G. : Beaucoup de ces nouvelles et romans ont été adaptés pour la radio, le cinéma ou la télévision. Pensez-vous que ces supports aient permis aux auteurs de toucher plus de lecteurs ?
D. D. : La première grande vogue du roman policier avec Sherlock Holmes, la créature de Sir Arthur Conan Doyle, est contemporaine de la naissance du cinéma, et la révolution littéraire du roman noir américain à la fin des années 1920 coïncide avec la diffusion des postes de radio et l’invention du cinéma parlant. Si le roman s’est appuyé sur l’essor du journal, des hebdomadaires, le roman policier a tout de suite fait corps avec la projection des images et des sons. L’un des tout premiers films policiers de l’histoire du parlant a pour titre Scarface, d’après Little Caesar du romancier W. R. Burnett. Ce fut un énorme succès, et 50 ans plus tard Brian DePalma s’appuya sur le même texte pour créer le mythe de Tony Montana.
J. G. : Pourquoi avez-vous choisi le genre policier pour fouiller l’histoire contemporaine ?
D. D. : J’ai commencé à écrire des romans noirs au début des années 1980, à une époque où la France rencontrait beaucoup de difficultés à regarder, à analyser son histoire récente marquée par la période de la Collaboration et celle de la décolonisation. Je me suis aperçu que le roman policier pouvait mêler une enquête sur un meurtre ordinaire, individuel, et le mettre en rapport avec les crimes collectifs, les crimes d’État. L’enquête du justicier épousait ainsi la quête de vérité et révélait une partie du passé enfoui.
J. G. : Que diriez-vous à un adolescent pour le convaincre de lire des romans policiers ? Quels conseils lui donneriez-vous pour choisir dans tout ce qui est publié aujourd’hui ?
D. D. : Les romans policiers sont des sortes de machines à lire. Dès le début, la catastrophe a eu lieu et une personne l’a payée de sa vie. On tourne les pages pour revenir en arrière, pour retrouver toutes les traces laissées par cette personne et les indices abandonnés par ceux qui ont tenté d’effacer son passage sur terre. C’est cet inventaire des traces de toutes sortes qui est passionnant : les empreintes, les sons enregistrés sur une messagerie, les sites consultés sur un ordinateur, les traces ADN bien sûr. Mais surtout les sentiments, l’amour, les rêves dont les bribes humaines subsistent dans les coeurs. On peut aujourd’hui avoir accès aux romans policiers de tous les pays du monde, à des récits énigmatiques sur toutes les époques de l’épopée humaine, mais c’est toujours la magie de la première phrase qui fait que l’on porte les yeux sur la deuxième…
J. G. : Pourquoi de plus en plus d’écrivains choisissent-ils le roman policier pour donner leur vision du monde ?
D. D. : J’ai la conviction que la structure du roman policier est éminemment moderne, et qu’elle est très accueillante à toutes les expériences. Mais c’est surtout un genre littéraire qui place l’exigence de justice au centre de ses préoccupations. Une exigence que l’état du monde ne cesse de rendre plus criante à chaque seconde.

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