Comès parle de Silence

Pour la collection « Classiques & Contemporains BD », Comès a accepté de répondre aux questions de Vincent Marie, auteur du présent appareil pédagogique de Silence.

Vincent Marie : Silence est une œuvre forte du neuvième art. Comment est née cette histoire ?

Comès : Silence est une œuvre ancrée dans mon environnement quotidien. D’abord par le cadre de son récit qui se déroule dans un espace que je connais : celui des campagnes ardennaises. Ensuite, par la mise en scène de personnages qui trouvent leur origine dans des rencontres que j’ai pu effectuées au cours de mon existence. Le personnage du nain qui apparaît dans la dernière partie de l’album est par exemple le fruit d’une rencontre effectuée lors d’une soirée où un groupe de personne le faisait boire pour se moquer de lui. Il portait un pantalon très haut avec des bretelles et c’est comme çà que je l’ai représenté. Avec cette BD, je voulais illustrer la méfiance instinctive à l’égard des gens « différents », méfiance qui débouche souvent sur de la violence. De plus, il faut souligner que Casterman m’avait donné carte blanche pour écrire un récit de plus de 48 planches ! Cette liberté artistique qui demeure aujourd’hui exceptionnelle dans le monde de la bande dessinée était alors pour moi l’occasion de développer en profondeur la psychologie de mes personnages.

V.M. : Les Ardennes, l’incommunicabilité, la sorcellerie : trois thèmes qui vous sont chers imprègnent cette bande dessinée. Pourquoi ces thèmes de prédilection ?

C. : D’abord, les Ardennes. Elles apparaissent en toile de fond comme un décor de théâtre. Ensuite, comme je vous le disais précédemment, je voulais donner à mon propos une dimension universelle en insistant sur la méfiance instinctive que les gens ont à l’égard des personnes différentes. C’est dans ce registre que les problèmes de communication que rencontre Silence trouvent tout leur sens dans l’intrigue que je propose à mes lecteurs. Enfin, la sorcellerie apparaît comme le dernier ingrédient d’une alchimie originale qui donne à mon récit une tonalité dramatique et inquiétante.

V.M. : Silence le personnage principal est muet, simple d’esprit et pense en fautes d’orthographes. Sa marginalité est très spécifique : pourquoi ce choix singulier ?

C. : Quand on réfléchit à un scénario de bande dessinée, on recherche avant tout à trouver des protagonistes originaux et c’est en puisant dans mon passé que j’ai eu l’idée de mettre en scène un personnage marginal. Adolescent, ma passion pour le jazz m’avait valu d’être mis à l’écart par les jeunes de mon village qui me trouvait « bizarre » d’autant plus que je ne jouais pas au football comme c’était l’usage à cet âge là. Silence apparaît donc comme une sorte de reflet de mon expérience personnelle et à sa marginalité j’ai voulu ajouter le côté simple d’esprit. Un personnage qui est simple d’esprit est inactif dans les campagnes : on en profite, on l’exploite… c’est le cas de Silence.

V.M. : Le choix du fantastique et du noir et blanc a-t-il été une évidence ?

C. : Dans la lignée de Milton Caniff, mon attirance pour composer des récits en noir et blanc s’est trouvée renforcée lorsque j’ai eu l’opportunité de participer à la nouvelle revue A suivre dont Hugo Pratt et Jacques Tardi étaient les principaux artisans. En effet, influencé par le style de ces auteurs talentueux, j’ai fais du noir et blanc ma marque de fabrique. Par ailleurs, mon intérêt pour le fantastique est à rechercher dans mes lectures. En effet, devant l’insatisfaction que me proposait ma vie d’enfant, j’ai fais du fantastique un échappatoire. C’était pour moi alors jeune adolescent une forme de réconfort d’imaginer qu’il y avait de l’autre côté du miroir une alternative même si cela pouvait s’avérer dangereux. J’ai pour ainsi dire toujours considérer le fantastique comme une poésie actuelle à la différence de la science fiction qui est la poésie du futur.

V.M. : Le récit met en scène des destins tragiques pourtant la dernière planche de l’album évoque une certaine forme de bonheur. Pourquoi ?

C. : La vie n’est pas simple et par essence elle est tragique puisque nous finissons tous par mourir. Cette dernière planche de l’album est donc une forme d’espoir qui rejoint une vision fantastique de la vie. Je pense en effet que l’on peut vivre des moments très forts ici bas et comme je ne suis pas croyant et que je ne sais pas ce qu’il y a après la mort je voulais terminer mon récit par une note d’espoir fusse t’elle fantastique. Mais la pensée de chaque lecteur qui voyage par procuration en compagnie de mes personnages doit suivre son propre cheminement. Un lecteur de 18 ans n’aura sans doute pas la même approche de cet album qu’une personne de 40 ans. L’expérience de la vie propose de nouvelles clés d’interprétation. Au final ce qui m’intéresse et c’est à mon sens ce qui fonde le principe de la bande dessinée, c’est cet espace blanc entre les cases, cet interstice dans lequel le lecteur peut exercer librement son imagination.

V.M. : Silence a été pensé et réalisé en noir et blanc. Quelle fut votre réaction quand votre œuvre a été colorisée ?

C. : Au départ, et pour être tout à fait honnête, j’étais assez réticent à l’idée de voir Silence devenir un album colorisé. Mais l’argument de Casterman de vouloir rendre l’œuvre « accessible » à un lectorat plus jeune auquel ce sont ajoutés des arguments financiers ont fini par me convaincre : pourquoi pas m’étais-je dis après tout. Ce fut une déception non pas en regard du travail du Marie-Noëlle Bastin (la coloriste) mais parce que la bande dessinée dans sa version colorisée ne rencontra pas le public pour laquelle elle avait été envisagée sous cette forme.

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