Azouz Begag parle de Salam Ouessant

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Azouz Begag a accepté de répondre aux questions de Nadia Ziane-Bruneel, professeur de lettres et auteur de l’appareil pédagogique de Salam Ouessant.

Nadia Ziane-Bruneel : De quel personnage de Salam Ouessant vous sentez-vous personnellement le plus proche ?

Azouz Begag : Du narrateur ! Il me ressemble étrangement…

N.Z.-B. : Connaissez-vous l’île d’Ouessant ? Pourquoi avez-vous choisi ce lieu pour votre roman ?

A.B. : Oui, j’y suis allé en vacances pendant 15 jours, il y a quelques années, avec mes deux filles. Un ami Breton m’en avait parlé et je m’étais alors fait mon cinéma. Je l’avais fantasmée. En outre, j’ai toujours été attiré par les îles, à cause des romans que je lisais dans mon enfance, parce que ce sont des lieux qui n’appartiennent à personne, où l’on peut accoster et repartir à sa guise : bref, des lieux d’accueil. Il faut dire que L’Odyssée d’Homère en est parsemée.

N.Z.-B. : Vous avez souvent préféré le monologue intérieur au dialogue avec les personnages des filles, comme si elles réactivaient perpétuellement, malgré elles, votre mémoire ; pensez-vous que les enfants contraignent les parents à se questionner sur eux-mêmes ?

A.B. : C’est évident. À partir du moment où l’on a des enfants, on n’est plus seul au monde. On ne peut plus exister pour soi-même. Nos enfants, comme nos parents, nous renseignent sur le temps qui passe. Ils segmentent nos vies. Salam Ouessant parle de ce temps qui passe et dans lequel il nous faut trouver du sens. Comme on est en pleine mer, je dirais qu’il nous faut trouver « un cap », une boussole, pour faire la traversée (de l’existence).

N.Z.-B. : Les relations entre le narrateur (personnage principal) et ses filles sont parsemées de malentendus. Dans quelle mesure l’héritage culturel en est-il responsable ?

A.B. : Il faut dire que j’ai grandi dans une famille où l’univers des hommes et celui des femmes était totalement séparés. J’ai l’impression de n’avoir jamais vraiment connu ma mère et mes sœurs ! Cela explique les malentendus entre mes filles et moi-même, notamment à propos du divorce. Mais je suis conscient que toute ma vie, les femmes, à commencer par ma mère et mes sœurs, ont été indispensables à mon accomplissement personnel, à ma réussite sociale. Entre « ELLES » et moi, il n’y a plus de malentendus, je leur dois tout.

N.Z.-B. : Votre style est empreint d’un lyrisme certain. Est-ce une façon pour vous de rendre hommage à la poésie arabe ?

A.B. : Non, plutôt à la poésie de mon ami Breton Yvon Le Men, de Lannion, qui m’a beaucoup inspiré depuis quelques années. La poésie n’a pas d’origine ethnique ou religieuse. Tout comme les vents.

N.Z.-B. : Jusqu’où va la dimension cathartique de votre roman ?

A.B. : Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que lorsque je tiens un sujet au bout de mon stylo dont je sens que c’est « du lourd », alors je ne lâche plus. Je ferre sans arrêt pour le ramener à moi, en prenant garde à ne pas casser le fi l, je redonne du mou, je ferre de nouveau… jusqu’à ce que je sois moi-même entraîné au fond de la mer. Alors là, je sais que je suis dans le vrai. Le juste. L’authentiquement humain.

N.Z.-B. : Vous faites dire à votre narrateur que « la guerre d’Algérie n’est pas sa guerre ». Pensez-vous qu’une génération suffise pour effacer les blessures de l’Histoire ?

A.B. : Les hommes et leurs sociétés de consommation ont une incroyable capacité à l’amnésie. Plongés dans la frénésie de la consommation, du bruit, de la cohue, ils oublient de plus en plus de s’arrêter, de faire une pause, d’écouter, de s’écouter… alors la guerre d’Algérie, comme toutes les autres, a vocation à se dissoudre dans les mémoires des uns et des autres. Je pense que son souvenir disparaîtra avec les acteurs français et algériens qui y ont participé. Je suis fasciné par les mouvements de l’histoire des hommes.

N.Z.-B. : Vous sentez-vous dépositaire d’une mémoire ? Celle-ci est-elle à l’origine du travail d’écriture ?

A.B. : Je pense que durant notre passage sur terre, il nous faut travailler la mémoire pour assurer le chaînon entre l’histoire de nos parents, la nôtre et celle que nous passerons en héritage à nos enfants. Une existence humaine n’a pas de sens sans mémoire. C’est comme un cerf-volant sans fil.

N.Z.-B. : Le narrateur révèle à ses filles qu’u n ami Breton, Yvon Le Guen, lui a sauvé la vie. L’amitié est-elle importante pour vous ?

A.B. : L’amitié, c’est plus fort que l’amour. Au moins, parce qu’il n’y a pas de contrat. C’est un acte totalement libre. En cas de divorce, on ne passe pas devant le juge des Affaires Amicales ! C’est un acte de consentement mutuel d’une immense valeur et voilà pourquoi lorsqu’il est bafoué, il fait si mal.

 

Accès enseignant

Inscrivez-vous ou saisissez vos identifiants magnard.fr pour accéder aux ressources réservées aux enseignants.

×

Déconnexion ...

Déconnexion en cours ... veuillez patienter ...
×

 

 
×