Anna Gavalda parle des Nouvelles à chute

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Anna Gavalda a accepté de répondre aux questions de Nathalie Lebailly, auteur de l’appareil pédagogique des Nouvelles à chute.

Nathalie Lebailly : Quels sont pour vous les moments privilégiés pour écrire ? Quel support préférez-vous ?
Anna Gavalda : Quand mes enfants étaient encore tout petits et quand je travaillais, j’écrivais la nuit ou à l’heure des siestes. De ce fait, je n’ai jamais eu la possibilité « matérielle » de connaître les affres de la page blanche. Je ne pouvais pas me permettre de jouer les coquettes. Je savais que j’avais un peu de temps donc je m’asseyais et racontais les histoires qui me couraient dans la tête le reste de la journée. Aujourd’hui, j’ai plus de temps et je travaille le matin quand ils sont à l’école. La différence est incomparable. Je travaille beaucoup mieux le matin. Le cerveau est plus « frais », l’esprit reposé, les mots viennent plus facilement. Le soir, je me relis et la fatigue me rend bien exigeante, hélas… Je coupe, je rature, je « dégraisse » ce que j’ai écrit le matin.
Je préfère l’ordinateur, je serais incapable d’écrire de la fiction « à main nue », il me semble qu’il me manquerait un certain recul. Voir mes phrases dactylographiées me permet de les juger plus cliniquement. C’est comme si n’importe qui pouvait les
avoir écrites et je suis sûrement plus dure, moins complaisante…
Je garde l’écriture pour les lettres. Malgré Internet et les textos, j’écris encore beaucoup de lettres. Je réponds à mes lecteurs et j’ai établi une certaine complicité épistolaire avec beaucoup d’entre eux…
N. L. : Quels sont vos auteurs, vos livres préférés ?
A. G. : Pff… Question piège ! Je suis comme une éponge, je lis tout ce qui me tombe sous la main, depuis les journaux gratuits dans ma boîte aux lettres jusqu’aux plus grands classiques (ceux que je refusais de lire en classe et que je trouvais « chiants »… je le dis honnêtement…). J’adore John Steinbeck, Jean Giono, Romain Gary, Maupassant, La Fontaine, les grands romanciers russes du XIXe siècle, Shakespeare, le Japonais Haruki Murakami, l’Anglais Nick Hornby, j’adore les nouvelles de Marcel Aymé, les romans de l’Américain Jim Harrisson (Dalva, une merveille !), du Finlandais Arto Paasilina, d’Emmanuel Carrère, de Marie Desplechin, de Colette, de Calet (Henri Calet est un auteur méconnu et inoubliable). Aujourd’hui, je lis avec plus de curiosité et de passion les journaux des écrivains ou leur correspondance. Je suis aussi très intéressée par les écrits des peintres… Tout ce qui touche à la création artistique et à ses affres (et à ses grands bonheurs aussi !) me passionne. Je suis comme un cuisinier qui voudrait goûter tous les plats de ses collègues.
Pas pour les copier, juste pour comprendre comment ils s’y prennent et les admirer plus encore…
N. L. : À quel âge avez-vous commencé à écrire ? Qu’est-ce qui vous en a donné l’envie ?
A. G. : Depuis toute petite, j’écrivais facilement, des rédactions, des sketches pour les fêtes de famille, des poèmes idiots, des menus… n’importe quoi… La fiction et l’écriture ne m’ont jamais posé de problème. Écrire, c’était fastoche, monter à la corde à noeuds, ça c’était dur… L’envie a toujours été là, le problème c’est que je n’osais pas (me) l’avouer ; « devenir écrivain », c’était si prétentieux comme orientation scolaire… Je manquais de confiance en moi et j’en manque toujours d’ailleurs. Le succès ne change rien… Au contraire, à chaque livre, j’ai l’impression de repartir de zéro et d’écrire pour la première fois de ma vie.
N. L. : Comment vous est venue l’idée d’Happy Meal ? Lorsque vous avez pensé cette nouvelle, avez-vous auparavant établi un plan ou l’histoire est-elle née au gré de votre plume ?
A. G. : C’est en regardant ma petite fille que j’ai eu envie d’écrire cette nouvelle. J’étais fascinée par la naissance de sa féminité, par sa coquetterie, par sa grâce… Comme si la séduction était déjà là, avant même qu’elle ne sache parler ou attraper une brosse à cheveux… Je suis toujours très émue par les enfants et je pourrais écrire des romans entiers sur eux ! Ils m’émeuvent et me font rire. Ils sont beaucoup plus malins que les adultes… Je n’ai pas conçu de plan. Je n’en conçois jamais. Je ne savais pas en faire quand j’étais élève et cela n’a pas changé… Je préfère me laisser surprendre par les personnages.
Un auteur (lequel, je ne sais plus) a écrit : « J’écris pour savoir ce qu’il y a dans mes livres. » Cette petite phrase n’est pas seulement une pirouette, elle me paraît très sensée.
N. L. : Vous faites dire au personnage du père : « J’ai déjà du mal avec l’humanité, je ne devrais pas venir dans ce genre d’endroit. » Avez-vous du mal avec l’humanité Anna Gavalda ?
A. G. : Oui. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas la télévision et que je me tiens très loin de l’actualité. L’autre jour, je lisais un article sur les Norvégiens qui étaient bouleversés parce que leurs soldats envoyés au Kosovo (pacifistes et seulement censés protéger la population) s’étaient amusés à tuer des chiens pour le plaisir. Des chiens dans des cours de ferme au bout de leurs laisses et devant le regard des enfants… C’est juste une anecdote mais bon…
N. L. : Quelles nouvelles dont les chutes sont particulièrement surprenantes ont marqué votre esprit de lectrice ?
A. G. : La parure de Maupassant m’a longtemps hantée… Cette femme qui se tue au travail toute sa vie pour rembourser le prix d’un collier qu’on lui a prêté et qu’elle a perdu au bal et qui réalise que… chut, je n’en dis pas plus… Toutes les chutes de Maupassant sont géniales. Elles n’ont pas le côté saisissant des nouvelles de Buzzati mais elles vous secouent de la tête aux pieds et vous laissent K.O. debout.
N. L. : Que ressentez-vous quand vous avez achevé votre nouvelle ?
A. G. : Triste de quitter les personnages auxquels je m’étais attachée comme à de véritables amis et heureuse de retourner à la vraie vie… Mais quand une nouvelle est achevée, il reste encore beaucoup de travail : la corriger. Et comme je ne suis jamais satisfaite, c’est un peu comme si elle n’était jamais finie !
N. L. : Quelles sont pour vous les fonctions de l’écriture ?
A. G. : Quand je n’écris pas, je ne suis pas très heureuse et quand j’écris, je suis très heureuse… Ces deux mots, ce petit adverbe de négation, font toute la différence… Et puis l’écriture est aujourd’hui ma seule source de revenus, j’ai donc un rapport assez « sain » avec mon clavier : « Bonjour mon coco, allez ! au boulot ! Parce que j’ai deux gosses à nourrir, moi ! ».
N. L. : Vous a-t-on déjà proposé d’adapter à l’écran une de vos nouvelles ? Est-ce une aventure qui vous tente ?
A. G. : Oui. Je sais que certaines nouvelles ont été « achetées » mais cela ne m’intéresse pas du tout d’y mettre mon grain de sel. Quand on écrit : « Trente mille hommes se réunirent sur la grande place », c’est du gâteau mais faites donc la même chose au cinéma… Bonjour les complications… Surtout si l’on précise « Trente mille culs-de-jatte hilares en redingotes rouges se réunirent sur la grande place » ! Non, l’écriture est beaucoup plus reposante…
N. L. : Êtes-vous d’accord avec cette citation de Roland Barthes : « On écrit pour être aimé, on est lu sans pouvoir l’être. C’est sans doute cette distance qui constitue l’écrivain » ?
A. G. : Je ne sais pas. C’est beau mais ça ne veut pas dire grand-chose, non ? J’ai du mal avec les citations et les idées un peu « cérébrales » pour définir un écrivain ou n’importe quoi d’autre… Heureusement, la réalité (en ce qui me concerne) est beaucoup plus « naïve ». J’écris parce que j’aime ça et que j’ai la chance inouïe de pouvoir en vivre. Le jour où je n’aurai plus de lecteurs, je ferai autre chose… (et je serai inconsolable… bouhouhouhou…).
N. L. : Quel serait pour vous le lecteur idéal ?
A. G. : Ma soeur est mon lecteur idéal. Elle est toujours la première à lire mes manuscrits (mon recueil de nouvelles lui était dédié) et si elle est émue alors je suis contente, j’ai l’impression d’avoir bien travaillé. Elle est intelligente, drôle et tolérante. Elle a de l’humour et elle est généreuse. C’est un honneur pour moi quand mes textes trouvent grâce à ses yeux…
N. L. : Quel est le plus beau compliment que l’on pourrait vous faire sur votre écriture ?
A. G. : À la suite du livre que j’ai écrit pour les adolescents, 35 kilos d’espoir, j’ai reçu une photo représentant une touffe de cheveux dépassant de mon livre avec un corps roulé en boule en dessous. Un petit mot disait : « Voici ma fille en train de vous dévorer, cette photo se passe de commentaires, je crois… ». J’ai été très touchée. J’aime aussi quand les gens me reprochent de mettre le bazar dans leur vie bien réglée. À cause de vous, disent-ils, j’ai raté mon arrêt de bus, je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai oublié l’heure du repas ou j’ai laissé de côté mon travail alors que je suis débordé… Pour moi, ce genre de « griefs » valent tous les prix Goncourt et tous les fauteuils de l’Académie française !
N. L. : Comment défendriez-vous la lecture auprès d’adolescents réfractaires ?
A. G. : Je ne sais pas. J’ai l’impression que l’adolescence est un âge si mouvementé que l’on n’a pas le temps de lire de toute façon… Comme si l’on était déjà bien occupé à écrire les premières phrases de sa propre vie… (désolée, cela ne doit pas arranger vos affaires que je dise ceci !) On ne peut pas forcer quelqu’un à lire mais on peut montrer l’exemple : – Regarde, nous sommes tous les deux assis sur un banc à attendre le car. Toi tu t’ennuies alors tu bidouilles ton portable, ça n’a aucun intérêt et en plus tu manges ton forfait alors que moi je lis Le Cavalier suédois de Léo Perutz et je me régale… Tu veux que je te lise le début ? – Ouais. – « Ils s’étaient tenus cachés tout le jour et, à présent qu’il faisait nuit, ils traversaient une forêt de pins clairsemés. Les deux hommes, qui avaient de bonnes raison d’éviter les rencontres, devaient veiller à ne pas être vus. L’un était un vagabond, un maraudeur de foire réchappé du gibet, l’autre était un déserteur… » – Ben… pourquoi tu t’arrêtes ? Je ne défendrai rien, je continuerai ma lecture et finirai par lui offrir ce livre de poche avant de monter dans le car. Peu probable qu’il le lise tout de suite mais un jour peut-être ? Pour savoir qui sont ces deux « zozos » perdus dans la forêt… Un jour sûrement…

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