Amélie Nothomb parle du Sabotage amoureux

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Amélie Nothomb a accepté de répondre aux questions de Jocelyne Hubert, professeur de Lettres et auteur de l’appareil pédagogique du Sabotage amoureux.

 

Jocelyne Hubert : Peut-on dire de votre deuxième roman, Le Sabotage amoureux, qu’il relate votre existence de quatre à sept ans ? Quelles expériences de votre personnage avez-vous vécues vous-même ?
Amélie Nothomb : Non, il relate mon expérience de cinq à huit ans. Je suis le personnage et j’ai vécu tout ce qu’il a vécu.
J. H. : Pourquoi ne nommez-vous jamais votre héroïne ? Avez-vous changé des noms parmi les autres personnages ? Aimez-vous votre prénom ?
A. N. : Je ne nomme pas l’héroïne afin de mieux permettre l’identification de chaque lecteur avec elle. Et ça marche : même les hommes s’identifient à elle. Je n’ai changé aucun nom d’aucun personnage. Mon prénom me convient.
J. H. : Votre vie constitue le plus souvent la matière de vos livres ; pouvez-vous préciser la part de travail de mémoire et la part de travail d’écriture à l’œuvre dans Le Sabotage amoureux ? S’agit-il d’un travail réjouissant ? douloureux ? gratifiant ? indispensable ?
A. N. : Non, ma vie ne constitue la matière que de trois de mes livres sur neuf (bientôt dix) publiés. La part de mémoire est totale mais n’exclut en rien le travail d’écriture, au contraire. C’est un travail difficile mais réjouissant.
J. H. : Vous « écrivez », semble-t-il, depuis que vous savez écrire et « lacer vos souliers » ; mais vous ne publiez pas tout : qu’est-ce qui vous a fait retenir Le Sabotage plutôt qu’un autre texte en 1993 ?
A. N. : Non, j’ai commencé à écrire à l’âge de 17 ans. En 1993, je venais de finir d’écrire Le Sabotage (mon 17e manuscrit) et je voulais le partager.
J. H. : Dans quel pays résidiez-vous quand vous avez écrit Le Sabotage ? Étiez-vous amoureuse à ce moment-là ?
A. N. : Je l’ai écrit en Belgique. Oui, j’étais amoureuse à ce moment-là, et je le suis toujours.
J. H. : Aviez-vous déjà raconté à quelqu’un votre histoire d’amour avec Elena avant d’en faire un roman ? Et la guerre du ghetto ? Quels sentiments vous inspire-t-elle aujourd’hui ?
A. N. : Non, je n’avais jamais raconté à personne ni Elena ni la guerre. Tant Elena que la guerre du ghetto ne m’inspirent aujourd’hui que les meilleurs souvenirs. Elena enfant continue à me fasciner. Elena adulte voudrait me rencontrer mais je le refuse. Je veux qu’elle reste pour moi un enfant.
J. H. : Que lisiez-vous quand vous aviez quatorze ans ? dans quel pays, dans quel type de structure scolaire avez-vous « appris » après le lycée français de New York ?
A. N. : À quatorze ans, je lisais Colette, Stendhal, Racine, Montherlant. Après le lycée français de New York, j’ai suivi des cours par correspondance avec la métropole (système belge), car j’ai vécu dans des pays où il n’y avait ni école française ni école américaine (Bangladesh, Birmanie, Laos). J’avais dix-sept ans quand j’ai fini ma scolarité. C’est alors que je suis arrivée en Europe (Bruxelles) pour la première fois.
J. H. : Vous citez dans Le Sabotage de nombreux auteurs, mais aucun romancier ne semble vous avoir servi de « maître » précis…
A. N. : C’est exact. C’est mal admirer un écrivain que de le prendre pour maître.
J. H. : Lisez-vous aujourd’hui beaucoup de romans ? Si oui, lesquels ? Sinon, que lisez-vous ?
A. N. : Oui. Je lis de tout, aussi bien des romans que des essais, aussi bien des classiques que des contemporains. Je suis omnivore. Mishima, Simon Leys, Tanizaki, Buzzati, etc.
J. H. : La plupart des scènes fortes de votre récit feraient de formidables scènes de film. Vous a-t-on déjà proposé des adaptations ? Avez-vous déjà été tentée par la réalisation de films ? Quel cinéaste choisiriez-vous pour réaliser une adaptation du Sabotage amoureux ? Verriez-vous ce film comme un film intimiste ou un film épique ?
A. N. : On m’a déjà proposé des adaptations cinématographiques du Sabotage. J’avoue que j’ai du mal à y croire. Je ne parviens vraiment pas à voir des images à partir de mes mots. Je ne vois rien. A fortiori, je ne vois pas quel cinéaste conviendrait. Pourtant, j’aime énormément le cinéma. Mais je ne vois pas son rapport avec mes livres.
J. H. : Quelles scènes aimeriez-vous modifier, enlever, ajouter ? Quels sentiments vous inspire aujourd’hui votre héroïne ? votre histoire ? votre style ?
A. N. : Le livre me convient comme ça, même si je parviens plus à avoir aucune opinion sur lui. C’est mon enfant. Je l’accepte comme il est. Je n’ai aucune objectivité vis-à-vis de lui.
J. H. : Pourquoi n’aimez-vous pas les métaphores ? Quel est pour vous l’exemple même d’un texte métaphorique… à vomir ?
A. N. : Je n’aime pas les métaphores gratuites, mises là pour « faire joli », comme c’est trop souvent le cas avec les métaphores. Ce genre de métaphores est surabondant dans les poèmes de jeunes filles.
J. H. : Êtes-vous toujours, aujourd’hui, aussi dépourvue qu’à cinq ans de « défenses immunitaires » contre la beauté ? À quoi (ou à qui) attribuez-vous cette « faiblesse » ?
A. N. : Eh oui, je suis toujours aussi dépourvue de défenses immunitaires face à la beauté. Je ne sais d’où vient cette faiblesse, mais le fait d’être née au Japon ne doit pas y être étranger. Je dois préciser que je suis très heureuse d’avoir cette faiblesse.
J. H. : Quelle question ne vous a-t-on jamais posée… et à laquelle vous eussiez aimé répondre ?
A. N. : Aimez-vous les caramels mous ? Et la réponse est oui.

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