Alice Zeniter parle de Jusque dans nos bras

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Alice Zeniter a accepté de répondre aux questions de Estelle Marie Provost, professeure de lettres et auteure du présent appareil pédagogique.

 

 

Estelle Marie Provost : Pourquoi avoir choisi d’aborder la question du racisme en tissant une intrigue autour d’un mariage blanc entre la jeune héroïne Alice, française d’origine algérienne, et Mad, son ami malien ?
Alice Zeniter : C’est une question compliquée parce que la construction de l’intrigue procède de la volonté d’intégrer des composantes multiples. Pour ne pas me noyer dans toutes les pistes, j’en retiendrai trois : le récit du racisme comme une succession de micro-agressions au quotidien (que l’on pourrait balayer parce que « micro », mais qui, dans leur accumulation, deviennent éreintantes), le problème du fossé entre ce qui fait l’appartenance à titre personnel et ce que l’administration reconnaît comme des preuves d’appartenance (à un pays mais aussi à une famille)
et enfin la question de l’acte de désobéissance qui, même s’il est ici minime, se présente pour Alice à la fois comme une évidence et comme un saut dans le vide effrayant – qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, on ne reconnaît plus la ou les lois du pays que l’on habite ?

 

E. M. P. : La composition du texte fait alterner les sections consacrées au mariage et celles relatives aux expériences de jeunesse, d’adolescence et d’entrée dans l’âge adulte des personnages. Pouvez-commenter ce choix structurel ?
A. Z. : Il vient sans doute de l’envie de « créolisation » qui sous-tend le livre. De la même manière que les différents niveaux de langage, les références culturelles diverses se mêlent au sein du texte, sans qu’aucun ne soit considéré comme « indigne » de figurer dans la littérature, la matière de deux vies presque banales peut servir à former deux types de récits plus grandioses, la « Grande Histoire du Racisme » et l’Enquête, que je feuilletonne au gré du roman.

 

E. M. P. : Vous abordez avec beaucoup d’humour, et parfois de dérision, la quête identitaire d’Alice qui revendique son « algéritude ». Pourquoi avoir adopté ce ton ?
A. Z. : Je pourrais faire semblant qu’il s’agit d’un choix, mais cette quête est si chargée d’éléments autobiographiques que je n’ai pas pu faire autrement. Prise au sérieux, mon adolescence me navre. Il faut donc l’écart de la dérision pour que j’arrive à la regarder, ensuite, avec tendresse.

 

E. M. P. : Ce parti-pris se retrouve dans le portrait que vous dressez de toute une génération. Quel regard portez-vous sur celle-ci ? De quelles façons la génération qui va vous découvrir avec cette édition pédagogique peut-elle trouver des échos avec ses propres expériences ?
A. Z. : Le regard que je porte est surtout un ensemble de points d’interrogation. Le prologue en est une des expressions. À travers la liste disparate, où se côtoient les messages des pop-ups qui s’ouvraient sur mon ordinateur et les événements qui ont marqué ma jeunesse, je ne fais pas le portrait d’une génération, je demande si c’est cela, une génération. Est-ce que c’est de ça qu’on parle ? Quels sont les marqueurs que l’on retient en tentant de la définir ? Et dix ans plus tard, ce qui est drôle, c’est que le simple fait de comprendre chaque ligne de la liste sans avoir besoin des notes de bas de page, s’avère sans doute être un vrai marqueur d’appartenance à ma génération…

 

 

E. M. P. : Le terme d’autofiction vous semble-t-il approprié pour caractériser ce texte ?
A. Z. : Oui, je suppose. Il l’est, au sens propre : c’est une hybridation de souvenirs et d’une intrigue fictive. Mais le terme « autofiction », au moment où j’écrivais ce roman, servait à désigner des textes que je trouvais affreusement nombrilistes, des récits de conquêtes dans des bars parisiens notamment, et j’avais du mal à l’entendre.

 

 

E. M. P. : La narration est originale. Vous passez fréquemment du « je » au « tu », tout en faisant des détours par le « nous » ou le « vous ». Pouvez-vous commenter ce parti-pris ?
A. Z. : Lorsque je pense à moi, je pense parfois à moi en tant que deuxième personne, parfois aussi comme troisième personne, parfois comme objet. Il m’est à certains moments plus facile de me penser comme partie d’un tout, même si le tout n’est qu’un duo, que comme un être isolé. Une voix qui ne parlerait qu’au « moi, je » me paraît avoir été épurée pour des raisons de correction grammaticale ou pour affermir l’idée que nous serions, à vie, un être qui se doit d’assumer entièrement ses pensées, qui les contrôle, qui se reconnaît dans toutes. Je ne crois pas que ce soit possible, ni souhaitable. Et puis, la voix du « moi, je » est triste : elle s’est dépouillée de tous ses chants pluriels, de ses soubresauts.

 

E. M. P. : L’amitié et la culture sont au coeur du texte. Constituent-elles les plus belles réponses que l’on puisse adresser au racisme ?
A. Z. : Elles constituent deux sources de joie immenses, deux manières de se prolonger, de s’étendre grâce à l’empathie au-delà des limites et des déterminismes qui peuvent cloisonner une vie singulière. En ce sens, les expériences qu’elles permettent limitent sans doute la possibilité du racisme. Mais elles ne sont pas des réponses à celui-ci et elles n’en sont pas, non plus, les antidotes. Il existe des racistes cultivés et doués d’un réel attachement pour leurs amis, parce que la culture et les amitiés qu’ils chérissent ne bousculent jamais leurs certitudes racistes.

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