Alexis Michalik parle d’Edmond

Alexis Michalik a accepté de répondre aux questions de Stéphane Maltère, professeur de Lettres et auteur de l’appareil pédagogique de Edmond.

 

 

Stéphane Maltère : Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Alexis Michalik : J’ai commencé en tant que comédien, à 18 ans, dans une mise en scène d’Irina Brook, Juliette et Roméo, une adaptation libre de la pièce de Shakespeare qu’on a jouée un peu partout, au Palais de Chaillot et en tournée, qu’on a créée en Suisse, à Lausanne. J’ai eu le virus du théâtre très jeune, au collège : j’étais passionné, j’étais au club théâtre de mon collège-lycée et puis, après le bac j’ai trouvé un agent, j’ai commencé à travailler en tant que comédien et très vite, je me suis dit que j’avais envie de mettre en scène, influencé par Irina Brook et ses méthodes très novatrices de formation de groupes. Je me suis emparé d’un texte, Le Mariage de Figaro et j’ai créé mon premier spectacle, Une folle journée, qu’on a amené à Avignon, dans le festival off, en 2005, avec de jeunes acteurs issus des cours de théâtre. J’ai découvert le off que j’ai trouvé génial et j’ai voulu y retourner : à partir de là j’ai fait pratiquement un spectacle chaque année. Au début, j’adaptais des classiques revisités, La Mégère à peu près apprivoisée, un Roméo et Juliette à trois acteurs et puis un jour, en 2011, Benjamin Bellecour, mon ami, codirecteur, m’a proposé d’écrire un texte pour un festival et ce texte, c’était Le Porteur d’histoire qui devait se jouer trois fois et qui se joue toujours, six ans plus tard. Je suis à la fois acteur, auteur, metteur en scène, réalisateur et scénariste.

 

S.M. : Lequel de ces rôles trouvez-vous le plus épanouissant ?

A.M. : Je trouve du plaisir dans chacun de ces rôles. En fait, c’est un plaisir différent : acteur, c’est un plaisir de l’instant, on est content quand on joue, d’être l’interprète, l’instrument. C’est un plaisir immédiat. Auteur, c’est un plaisir a posteriori: on est content quand on a fini. On est satisfait, fier de soi quand on a fini le travail d’écriture de la journée, le plaisir n’étant pas au moment de l’écriture. Metteur en scène, c’est un plaisir d’équipe, on a à la fois un plaisir de l’instant, dans la création, et aussi un plaisir a posteriori. Réalisateur, c’est un peu comme metteur en scène, sauf qu’il y a plus de monde dans l’équipe.

 

S.M. : Quand et comment l’idée d’écrire Edmond vous est-elle venue ?

A.M. : Elle m’est venue il y a très longtemps, au moins une dizaine d’années. Je pense que j’ai eu l’inspiration en voyant Shakespeare in Love à l’époque en me disant qu’il était bizarre qu’on n’ait pas fait cela avec un auteur français. Plus tard, j’ai découvert comment s’était passée la première de Cyrano de Bergerac et je me suis dit qu’il était incroyable qu’on n’ait pas encore raconté cela au théâtre, puisque personne ne croyait à cette pièce et qu’elle a été le plus gros triomphe du théâtre français. Je me suis donc mis en tête de la raconter. Je voulais d’abord la développer pour le cinéma, puisque c’était un scénario que j’écrivais pour une boîte de production, et comme on avait un peu de mal à trouver les financements nécessaires, finalement je me suis tourné vers le théâtre. Et ça a tellement marché au théâtre que ça va devenir un film.

 

S.M. : Quels souvenirs avez-vous de la lecture de la pièce de Rostand et des adaptations cinématographiques et théâtrales qui en ont été faites ?

A.M. : Un souvenir ému encore. C’est la pièce préférée de beaucoup de gens. J’ai découvert la pièce par le texte ; j’ai vu le film assez tard et plusieurs adaptations théâtrales de Cyrano, à la Comédie-Française, à Avignon. À chaque fois que je replonge dans le texte, je suis fasciné par le nombre de tirades, de blagues, d’humour, de traits d’esprit, d’émotions qui parcourent ce texte. C’est brillant, riche et merveilleux.

 

S.M. : En tant qu’acteur et metteur en scène, vous avez fréquenté les textes de Shakespeare, Ibsen et Strindberg. Quelle a été votre approche de ces grands dramaturges ?

A.M. : J’ai une approche assez décomplexée en général. Je considère que la création n’a pas de limites et qu’à partir du moment où ces auteurs sont morts, enterrés et dans le domaine public, on peut en faire ce qu’on veut. Tout est possible et le principe de création doit être total. Je peux donc prendre de grandes libertés avec Shakespeare, en faire une comédie musicale, diminuer le nombre d’acteurs, enlever des rôles, réécrire certains passages. En fait, n’importe qui peut faire ce qu’il veut à condition d’intéresser et de trouver son public.

 

S.M. : Trouvez-vous des points communs entre Edmond et vos autres pièces Le Porteur d’histoire, Le Cercle des illusionnistes et Intra Muros ?

A.M. : Oui, bien sûr. Dans la mise en scène d’abord, puisque j’ai ce principe de faire en sorte que le comédien au plateau ne s’ennuie pas. J’ai donc besoin qu’il soit là en permanence et qu’il ait des choses à jouer. En général, le comédien en plateau va jouer plusieurs rôles, il se démultiplie. Mes distributions contiennent le nombre minimum de comédiens nécessaires. Sur Le Porteur d’histoire, c’est cinq, sur Le Cercle des illusionnistes, c’est six, sur Intra Muros, c’est cinq et sur Edmond, c’est douze, parce que je ne pouvais pas raconter cette histoire avec moins de douze comédiens, mais du coup, ces douze comédiens jouent tout le temps, ils sont tout le temps en train de changer, parfois à vue. Dans la scénographie, ensuite. Il y a toujours un plateau nu sur lequel arrivent des éléments. Enfin, toutes ces pièces parlent du théâtre : Le Porteur d’histoire parle du pouvoir du récit, Le Cercle des illusionnistes parle de la magie à travers le théâtre, Intra Muros d’un cours de théâtre en prison et Edmond, bien sûr aussi puisque ça parle de la création de Cyrano.

 

S.M. : Quelles ont été les différentes étapes de la création d’Edmond au théâtre ?

A.M. : Le texte d’Edmond a d’abord été un scénario. La première chose que j’ai eue à faire a été de trouver un théâtre. J’en ai parlé à mon ami producteur Benjamin Bellecour et puis on est allé voir le théâtre du Palais-Royal puisque Sébastien Azzopardi m’avait déjà lancé une invitation, me disant qu’il serait intéressé par un spectacle un peu costaud. Francis Nani et lui ont tout de suite adoré le texte. À partir de là, il a fallu trouver une distribution avec laquelle on a fait une lecture. Les répétitions ont commencé à l’été 2016 pour une création en septembre 2016 au Palais-Royal. Et à partir de là, ça a roulé.

 

S.M. : Vous tournez actuellement l’adaptation cinématographique d’Edmond: pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

A.M. : Le scénario est à présent l’adaptation de la pièce qui était à l’origine l’adaptation du scénario ! C’est un peu ce que j’avais en tête au départ. Le scénario a été nourri de l’expérience théâtrale. Il n’y a plus douze comédiens mais quarante ! Le tournage a commencé en République tchèque en janvier 2018.

 

S.M. : Est-ce pour cela que le texte adopte davantage la forme d’un scénario que d’une pièce de théâtre ? Qu’est-ce que cela apporte à la pièce ?

A.M. : La forme de scénario apporte à la pièce une cinématographie, un côté très dynamique, très cut, ce qui se retrouve un peu dans toutes mes pièces, puisque le rythme, c’est mon obsession. Aujourd’hui, il est illusoire de vouloir faire du théâtre sans tenir compte de l’existence du cinéma et des séries et de continuer à procéder par actes, qui n’ont aucun sens de nos jours.

 

S.M. : Quelle est la place du texte théâtral dans la mise en espace de la pièce ? A-t-il évolué au cours de la création ?

A.M. : Le texte a assez peu évolué. C’était très écrit. Dans d’autres pièces, Le Cercle des illusionnistes ou Intra Muros, le texte se crée en même temps que les répétitions. Là, le texte a été respecté, avec quelques modifications à la marge. J’avais des idées de tableaux. Ce que j’ai réellement créé à la répétition, c’est cette espèce de chorégraphie entre les personnages puisque je voulais que mes acteurs soient aussi manutentionnaires, qu’ils amènent ou repartent avec des décors qui se changent à vue. La moitié des répétitions s’est faite sur les transitions.

 

S.M. : Vous avez, semble-t-il, voulu rassembler autour de vous une troupe. Pouvez-vous nous parler de votre conception du théâtre ?

A.M. : Une troupe, ce sont des gens qui jouent ensemble et qui montent plusieurs spectacles. Je crée, pour ma part, une sorte de troupe à chaque spectacle. Quand j’en crée un nouveau, le spectacle précédent est toujours en train de se jouer. Je dois donc trouver à chaque fois une nouvelle équipe et assembler une nouvelle troupe. Ma conception du théâtre est chorale. Dans un article qui est paru, on a qualifié mon théâtre de « choral » et d’ « optimiste » : c’est un bon résumé.

 

S.M. : Pourquoi n’avoir pas joué dans la pièce ? Quel rôle auriez-vous aimé jouer ?

A.M. : Je n’ai pas joué dans la pièce par manque de temps et pour me concentrer sur la mise en scène. J’aime bien avoir un peu de recul. Edmond, c’est un rôle génial, mais je ne suis pas vraiment le personnage. Je pense que j’aurais aimé jouer Léo, qui est un peu mon clown, un chambreur, à l’humour proche du mien. Dans le film, j’interprète Georges Feydeau.

 

S.M. : Comment avez-vous travaillé avec la scénographe, Juliette Azzopardi, et avec les autres métiers de la lumière, des costumes, de la musique ?

A.M. : J’ai exposé à Juliette ce que je voulais, un décor qui ne soit pas fixe. Je voulais que ça bouge, qu’il y ait des éléments qui arrivent et qui repartent. Je voulais que ça sente le vrai. Elle est donc allée chercher dans les friperies des accessoires réalistes, anciens et puis on a eu la chance d’avoir une réplique du décor dans notre salle de répétition. Les comédiens ont donc pu, dès le premier jour, commencer à travailler avec leurs accessoires. Comme la chorégraphie était assez dense, ça leur a permis de tout de suite s’y habituer. La lumière est intervenue plus tard, au moment des filages. Pour les costumes, très importants dans la pièce, c’est Marion Rebmann, avec qui je travaille depuis très longtemps, qui s’en est occupé. J’ai entière confiance en elle, elle me montre des esquisses que j’accepte. Pour la musique, c’est quelque chose de très précis. Pour Edmond, c’est colossal, on a une cinquantaine de minutes de musique. C’est comme au cinéma. On a travaillé en amont avec Romain Trouillet. Je lui disais : « Là, je vais avoir besoin d’une minute vingt de musique et ça devra vouloir dire cela ». On a répété avec la musique. Chaque comédien avait donc son tempo à respecter et on a fait des ajustements.

 

S.M. : La collection « Classiques & Contemporains » s’adresse à des collégiens et des lycéens. Quelle est l’importance selon vous du théâtre dans le parcours scolaire des élèves ?

A. M. : Dans la vie en général, le théâtre est un éveil, c’est un moyen passionnant de s’exprimer, d’apporter de la réflexion et du rêve. C’est très formateur et fédérateur. C’est une religion athée, un moyen de faire communier les gens. C’est aussi la base du divertissement et du drame. Chez les jeunes, le théâtre a souvent une image poussiéreuse. Le théâtre, c’est ma vie, et ma mission c’est de tenter de rendre le théâtre populaire et accessible.

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